• Vera Feyder

    Vera Feyder

    Vera Feyder

    Née en 1939, Vera Feyder est comédienne, dramaturge, poète, nouvelliste et romancière. Elle est la fille d'un poète juif galicien et d'une mère liégeoise d'origine slave. Si le destin du père, mort à Auschwitz, hante Pays de l'absence (1970), l'essentiel de son œuvre poétique - une quinzaine de recueils - repris dans Le fond de l'être est froid (1995, primé par la SGDL) est dédié "aux captifs, aux déracinés, aux torturés - hommes et bêtes". De hauts cris, et le doute qui ronge tout, la haine, la colère, un "éternel effroi", la quête d'une écriture qui nous protègerait comme une innocence. 

     

    Journal de la pitié perdue (extrait)

    Je n'ai qu'un regret : jamais je ne pourrai parler, comme on a tous la tentation de le faire, du jardin de mon père. Il n'y a pas de lilas autour de mon père. Dans son jardin, ne fleurissaient que d'effroyables membres, bouches absentes, regards perforés. Aujourd'hui encore la terre, et pour toujours, y a perdu ses odeurs. Même les vents l'évitent. Pas eux seulement. Plus jamais dans son enclos le sol n'aura de brèches : on y a terrassé tous les arbres humains. Des bras, s'il en restait, n'étreindraient plus personne. On n'avait pas tué la fleur, mais dissous le nectar, mais cravaché le fruit, mais lapidé les branches, mais torturé les troncs : on n'y voyait plus l'âme. L'horizon refusait d'être espace, les planètes témoins, les hommes concernés… On disait : c'est la guerre, comme on mange une glace avec les dents, en la trouvant un peu froide. On se rassurait vite par sa propre chaleur. La peur cravachait le monde : il lui obéissait.

     

    (Pays de l'absence

     

    Matin dans les jardins

     

    Matin dans les jardins

    au premier jour d'été.

    Retour à la simplcité

    de dire avant la lettre

    ce qui ne peut s'écrire

    comme un tour magicien

    resté inexpliqué.

     

    Vivre de cette paix suspendue

    à l'ombre bleue des feuilles cadencées,

    dans la confidence des oiseaux,

    sur le vert dru d'un gazon monacal,

    le poème infini de ces hiéroglyphes ailés,

    trillant et volant de leur propre voix

    l'aubade a cappella

    dans la manécanterie des chœurs glorieux,

    cependant que d'ailleurs et partout,

    la guerre tonitruante

    bat de tous ses clairons les rappels,

    ne laissant en campagne

    que sillons de chair vive ensemencés

    de fers impersonnels.  

     

    Ainsi va, dit-on, communément, le monde,

    de sacres en massacres infondés,

    entre rage d'Avoir

    et patience d'Être,

    quelquefois,

    dans le bleu matinal des sources d'air,

     

    un tant soit

    peu

    réinstauré

    à la hauteur du chant premier-né

    de l'âme volatile

    en son humain avènement.

     

    (Inédit, 1998)


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