• Simone Weil (1909-1943)

    Simone WEIL (1909-1943)

     

    Élève à l’École Normale Supérieure, elle devint agrégée de philosophie en 1931 et professa dans plusieurs villes de France. La suite de son existence se confond avec son expérience intellectuelle et spirituelle dont son œuvre retrace les principales étapes.

    Le besoin de partager les souffrances d’autrui la conduisit à casser des cailloux avec les chômeurs et à s’imposer les rations de famine des ouvriers pendant la dernière guerre. « Martyre de la Charité », sa pitié pour les êtres foulés et pliés tend moins à émouvoir qu’à revendiquer fermement ce qui est dû à toute créature humaine. Ce défenseur des droits des exploités se doublait d’une mystique dont les débats intérieurs furent particulièrement rudes : Je me tiens constamment au bord du néant et je dois recevoir l’Être à chaque seconde, confiait-elle. Mais la présence qui l’habite reste sans visage si l’on en croit le poème Il entra dans ma chambre Car, proche à bien des égards du christianisme, elle s’en écarte pour maintes raisons parmi lesquelles la foi accordée par l’Église aux récits de l’Ancien Testament, pleins de cruautés impitoyables. D’où le difficile et harassant accès au divin que fait entrevoir son poème intitulé La Porte. Cette pathétique inquiétude qui accompagne la démarche de Simone Weil en fait la sœur d’une autre mystique juive, Édith Stein. Toutes deux attestent la permanence de l’Amour pur et du Bien à un des plus terribles moments du vingtième siècle. « … Ces deux cariatides qui se dressent dans la fumée des crématoires, au seuil de l’ère atomique écrit François Mauriac, le Christ les a choisies parmi l’élite pensante d’une France et d’une Allemagne en proie à tous les démons, et il en fit dès le départ des possédées, mais du Dieu Vivant… »

     

    LA PORTE

     

    Ouvrez-nous donc la porte et nous verrons les vergers,

     

    Nous boirons leur eau froide où la lune a mis sa trace.

     

    La longue route brûle ennemie aux étrangers.

     

    Nous errons sans savoir et ne trouvons nulle place.

     

     

     

    Nous voulons voir des fleurs. Ici la soif est sur nous.

     

    Attendant et souffrant, nous voici devant la porte.

     

    S’il le faut nous romprons cette porte avec nos coups.

     

    Nous pressons et poussons, mais la barrière est trop forte.

     

     

     

    Il faut languir, attendre et regarder vainement.

     

    Nous regardons la porte ; elle est close, inébranlable.

     

    Nous y fixons nos yeux ; nous pleurons sous le tourment ;

     

    Nous la voyons toujours ;  le poids du temps nous accable.

     

     

     

    La porte est devant nous ; que nous sert-il de vouloir ?

     

    Il vaut mieux s’en aller abandonnant l’espérance.

     

    Nous n’entrerons jamais. Nous sommes las de la voir…

     

    La porte en s’ouvrant laissa passer tant de silence

     

     

     

    Que ni les vergers ne sont parus ni nulle fleur ;

     

    Seul l’espace immense où sont le vide et la lumière

     

    Fut soudain présent de part en part, combla le cœur,

     

    Et lava les yeux presque aveugles sous la poussière.

     

     

     

    … Les créatures parlent avec des sons. La parole de Dieu est silence. La secrète parole d’amour de Dieu ne peut pas être autre chose que le silence. Le Christ est le silence de Dieu.

    Il n’y a pas d’arbre comme la Croix, il n’y a pas non plus d’harmonie comme le silence de Dieu. Les Pythagoriciens saisissaient cette harmonie dans le silence sans fond qui entoure éternellement les étoiles. La nécessité ici-bas est la vibration du silence de Dieu.

    Notre âme fait continuellement du bruit, mais il est un point en elle qui est silence et que nous n’entendons jamais. Quand le silence de Dieu entre dans notre âme, la perce et vient rejoindre ce silence qui est secrètement présent en nous, alors désormais nous avons en Dieu notre trésor et notre cœur ; et l’espace s’ouvre devant nous comme un fruit qui se sépare en deux, car nous voyons l’univers d’un point situé hors de l’espace.

     

    (Pensées sans ordre concernant l’amour de Dieu, 1962)  

     


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