• Renée Vivien

    Renée Vivien née Pauline Mary Tarn (1877-1909)

    Elle refusait son époque, vivait dans un appartement aux tentures baissées. L’amour viril lui semblait sans délicatesse, dégradant. Son appétit des femmes tient de l’extase intellectuelle et morale plus que  physique. En écriture, elle a une grande perfection technique : elle est avec Verlaine la championne de l’hendécasyllabe. D’ascendance anglaise et américaine mais parisienne d’adoption, elle s’est installée en France et a voué sa poésie tout comme sa vie à Sapho, n’hésitant pas à renverser les valeurs de la société de la Belle Epoque pour exprimer l’inexprimable (une femme s’adressant à une autre femme). Au-delà de cet aspect transgressif, la poésie de Renée Vivien instaure une inhérence de la conscience et du corps qui exploite magnifiquement toutes les ressources de la musicalité des mots et de leur valeur émotionnelle.

    Je vous propose la lecture de la lettre qu’elle a écrite à Natalie Clifford-Barney à laquelle j’ai consacré mon précédent billet. Renée Vivien évoque, dans cette lettre, la nostalgie de l’amour passionnel et conflictuel qu’elles ont partagé. A la suite de cette lettre, vous pourrez lire son poème Chair des choses issu de son ouvrage, Sillages, 1908.

     

    Lettre à Natalie Clifford-Barney

    14 août 1902

    J’ai reçu ton livre, Natalie – il est beau et triste comme souvenir de toi. Et j’ai retrouvé, flottant entre les pages, le parfum blond de ton esprit froid et fin. Tu as trouvé, pour ton volume, des phrases d’arc-en-ciel et d’opale – de merveilleuses phrases irisées…

    J’ai lu tout avec la joie douloureuse que l’on éprouve lorsque la Beauté se révèle à nous, descend en nous.

    Je ne puis aller vers toi. Je te l’ai dit par la voix brève d’un télégramme, mes plans sont changés, mon adresse : Hôtel Royal Dieppe – pendant quinze jours.

    – J’ai beaucoup rêvé et réfléchi – et j’ai vaincu l’ardente faiblesse qui un instant m’a entraînée vers toi… vers la souffrance certaine, inévitable pour toutes deux –

    – Ce que tu m’écris en marge de ton livre me le prouve une fois de plus. Je ne sais ce que tu appelles des « choses horribles » ni ce qui peut te sembler horrible. Je sais qu’autrefois des choses de toi m’ont également paru horribles – des choses que tu as dites, faites, vécues. Ceci importe peu à l’heure qu’il est, mais les paroles m’ont fait comprendre une fois de plus combien il est nécessaire que nous suivions chacune notre chemin différent. Tu as l’amour d’Eva [Palmer], l’amour profond d’Eva, cet amour t’appartient, apprécie-le et comprends-le pendant qu’il en est temps encore, – sans quoi tu le pleureras vainement plus tard. Mais je crois que tu es comme moi, – tu n’apprécies les choses douces et les êtres aimés que lorsque tu les as perdus – Cela vous laisse au moins l’infinie volupté du regret – quoique rien au monde, ni sur la terre ni dans le ciel, ne vaille un regret.

    Tourne-toi vers Eva – réfugie-toi dans son immense tendresse – et ne te souviens de moi que très rarement, comme une flamme éteinte – comme un peu de cendres et de poussière.

    Quoiqu’en vérité je sois une flamme vivante, et qui brûle et qui se consume loin de toi – et que t’importe aujourd’hui pour qui et pourquoi elle se consume ?

    Souviens-toi que l’amitié est faite de silence, elle a les pas voilés de ceux qui demeurent dans les temples – mais elle ne lève pas le voile et ne pénètre pas dans le sanctuaire.

    – Je te donne le lointain baiser de ceux qui s’en vont au tournant des chemins.

    Tendrement et tristement

    Pauline

    --------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- 

    Chair des choses

     

    Je possède, en mes doigts subtils, le sens du monde,
    Car le toucher pénètre ainsi que fait la voix,
    L'harmonie et le songe et la douleur profonde
    Frémissent longuement sur le bout de mes doigts.

    Je comprends mieux, en les frôlant, les choses belles,
    Je partage leur vie intense en les touchant,
    C'est alors que je sais ce qu'elles ont en elles
    De noble, de très doux et de pareil au chant.

    Car mes doigts ont connu la chair des poteries
    La chair lisse du marbre aux féminins contours
    Que la main qui les sait modeler a meurtries,
    Et celle de la perle et celle du velours.

    Ils ont connu la vie intime des fourrures,
    Toison chaude et superbe où je plonge les mains !
    Ils ont connu l'ardent secret des chevelures
    Où se sont effeuillés des milliers de jasmins.

    Et, pareils à ceux-là qui viennent des voyages.
    Mes doigts ont parcouru d'infinis horizons,
    Ils ont éclairé, mieux que mes yeux, des visages
    Et m'ont prophétisé d'obscures trahisons.


    Ils ont connu la peau subtile de la femme,
    Et ses frissons cruels et ses parfums sournois...
    Chair des choses ! j'ai cru parfois étreindre une âme
    Avec le frôlement prolongé de mes doigts...
      

    (Sillages, 1908)

    Renée Vivien

    Peinture de Richard Burlet

     


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :