• Natalie Clifford-Barney (1876-1972)

    Homosexuelle comme son amie Renée Vivien, elle avait de la fortune et de la fantaisie. Son féminisme était cassant, son esprit d'indépendance et son objectivité toujours en éveil. Son "immoralité" s'accommode avec le goût du verbe fruité et l'invention de l'image concrète.

     

     Tierce-Rime

     Sensible auprès de toi, muet comme l’enfance,

    Je t’offris la pâleur de l’été maladif

    Dans une seule rose ouverte et sans défense.
     
    Quelle fée ouvragea, puis unit sans motif

    Ses pétales — qu’un fil de parfum semblait joindre —

    Et que tu vins casser d’un geste trop hâtif.
     
    Ils tombent un par un. Je te regarde feindre

    De ne pas voir combien se seront effeuillés.

    Ah ! se défaire ainsi doucement sans se plaindre !
     
    Et j’embrasse en silence (aveugle que tu es !)

    De larmes, de baisers, tes deux mains que je touche

    Avec mes lèvres moins qu’avec mes cils mouillés.
     
    Et tu repars distraite, et moi je me recouche

    Sur tout ton souvenir... Tel un pauvre histrion,

    Je mime un rôle ardent sur ta lointaine bouche !

      Et nous pleurons ensemble ainsi que nous rions

    À l’heure passagère et vide — Ta présence.

    Amour, n’est donc jamais ce que nous voudrions ?
     
    Quand perdras-tu sur moi ton étrange puissance ?

    Mon cœur malade, ah ! quand va-t-il ne plus sentir,

    Ou des yeux oublieux de la convalescence,

    Quand pourrai-je sans peur te regarder partir ?

     

    Fêtes

     Les lanternes parmi les arbres ont des joues

    Peintes : telles mousmés lumineuses qu’on loue !

    La chasse aux vers luisants prendra pour son taïaut

    Les sons de quelque flûte invisible qui joue :

    Arabesques d’une âme ancestrale et mantchoue

    Qui s’enfle du désir d’arriver sans défaut

    À cette lune prise au pommier le plus haut ?
     

    Un tourbillon de neige,

    Comme les lucioles

    Ont blanchi !

    En ajoutant vos regards

    Aux regards de mes hôtes,

    Je croirai au retour des lucioles.
     
     

    Voici du maître Avril la frêle orfèvrerie :

    Hyacinthes, muguets, cloisons pleines de miel ;

    La branche du pommier, fragilement fleurie,

    Semble être l’éphémère ouvrage d’Ariel.

    Je mets tout ce printemps sur ton grand lit : qu’il vienne

    Se rouler à tes pieds afin qu’il t’en souvienne. 

     

    Natalie Clifford-Barney

    Peinture de Pablo Picasso


    votre commentaire
  • Marie Nervat (1874-1909)

    Epouse de Jacques Nervat, elle a écrit avec lui Le geste d'accueil (1900, Bibliothèque de l'Effort) et Les rêves unis (Mercure de France, 1905). Ils sont les parents du poète Philippe Chabaneix. Elle a écrit des poèmes classiques mais avec une spontanéité, une fraîcheur et une vérité quotidienne qui leur donnent une aura.

     

    Je voudrais aller me promener dans les bois

    Je voudrais aller me promener dans les bois ;
    j'aurais un grand chapeau, une robe légère,
    je me griserais d'air et de bonne lumière,
    et tu me rapprendrais à marcher à ton bras.

    Je voudrais aller dans un grand bois, un vieux bois,
    où l'on dit que les fées se promènent encore ;
    peut-être en attendant du soir jusqu'à l'aurore,
    qu'une d'elles nous laisserait ouïr sa voix.

    Moi je n'ai pas vu d'arbres depuis si longtemps,
    ni de fleurs dans les jardins ! Celles que tu portes,
    et que tu poses sur mon lit, à moitié mortes,
    achèvent de mourir dans les appartements.

    Ce ne sont pas de vraies fleurs libres sous le ciel ;
    elles ont des robes rouges trop tuyautées,
    puis, sur les draps, on dirait des taches figées,
    taches de sang qui font plus pâles mes mains frêles.

    J'aime mes mains à présent, elles sont si blanches !
    je vois les petites veines bleues sous la peau,
    je n'ai gardé à ma main gauche que l'anneau,
    l'anneau d'or que tu m'as donné avec ton âme.

    Mes pauvres mains ont l'air si lasses sur les draps !
    Ah ! je voudrais sortir, marcher, je me sens forte,
    je voudrais fuir bien loin, et refermer la porte
    sur cette chambre monotone de malade.

     

    Marie Nervat

    Peinture de Kees van Dongen


    2 commentaires
  • Gérard d'Houville, nom de plume de Marie de Heredia (1875-1963)

    Fille de José Maria de Heredia, femme d'Henri de Régnier et belle sœur de Pierre Louÿs, auteure de trois romans, elle écrit entre romantisme et Parnasse une poésie rigoureuse et sensible qui nous parle de la vie intérieure et s'interroge devant la mort. Son pseudonyme « Gérard d'Houville » vient du nom de jeune fille de sa grand-mère paternelle. Sous ce nom de plume, elle reçoit, en 1918, le premier prix de littérature de l'Académie française pour l'ensemble de son œuvre  : elle est la première femme à obtenir ce prix.

     

    Les plus tristes amours du monde

     Les plus tristes amours du monde,
    Ô mon cœur, qui les a chantées ?
    Sapho ? Didon ? Yseult la blonde ?
    Ariane en son île ronde ?
    Armide aux grâces enchantées ?
    Les plus tristes amours du monde,
    Ô mon cœur, qui les a chantées ?

     

    Les plus tristes amours du monde,
    Ô mon cœur, qui les a vécues ?
    Grande Hélène, en désirs féconde ?
    Héro tendant les bras vers l’onde ?
    Cléopâtre deux fois vaincue ?
    Les plus tristes amours du monde,
    Ô mon cœur, qui les as vécues ?

     

    Epitaphe

    Je veux dormir au fond des bois, pour que le vent
    Fasse parfois frémir le feuillage mouvant
    Et l’agite dans l’air comme une chevelure
    Au-dessus de ma tombe, et, selon l’heure obscure
    Ou claire, l’ombre des feuilles avec le jour
    Y tracera, légère et noire, et tour à tour,
    En mots mystérieux, arabesque suprême,
    Une épitaphe aussi changeante que moi-même.

     

    Gérard d'Houville

    Peinture de George Romney 


    votre commentaire
  •  

    Béatrice de Die (écrivait vers 1170)

     

    Contemporaine de Marie de France, elle épousa Guillaume de Poitiers. Ses poèmes ont été composés avant 1173 pour son amant Raimbaut d'Orange, poète médiocre, qui fut indifférent et infidèle. Il est curieux de constater qu'à l'époque où les poètes provençaux glorifie la dame "inaccessible", les vers de la Comtesse de Die reflètent avec tant de simplicité le chagrin d'une femme trahie par son amant. Sans complexes, ni complications, elle raconte avec sensualité, perspicacité, sur un ton joyeux ou mélancolique, ses chagrins et ses joies. Elle est la plus talentueuse des femmes trouvères ou plus exactement des "trobairitz".  

     

       Chanson

      

    Grande peine m'est advenue

     Pour un chevalier que j'ai eu,

     Je veux qu'en tous les temps l'on sache

     Comment moi, je l'ai tant aimé ;

     Et maintenant je suis trahie,

     Car je lui refusais l'amour, 

     J'étais pourtant en grand'folie

     Au lit comme toute vêtue.

     

    Combien voudrait mon chevalier

     Tenir un soir dans mes bras nus, 

     Pour lui seul, il serait comblé,

     Je ferais coussin de mes hanches ;

    Car je m'en suis bien plus éprise

    Que ne fut Flore de Blanchefleur.

     Mon amour et mon coeur lui donne,

     Mon âme, mes yeux, et ma vie.

     

    Bel ami, si plaisant et bon,

     Si vous retrouve en mon pouvoir

     Et me couche avec vous un soir

     Et d'amour vous donne un baiser,

     Nul plaisir ne sera meilleur

     Que vous, en place de mari,

     Sachez-le, si vous promettez

     De faire tout ce que je voudrais.

      

    Traduit de l’occitan par Pierre Seghers, in « Le livre d’or de la Poésie française, de 1940 à nos jours », Gérard et Cie (Marabout Université), 1963

     

    Dessin : Egon Schiele


    votre commentaire
  •  

    "Pantouns & autres poèmes du retour", un recueil de poésie de Patricia Houéfa Grange (mars 2017)

     

    Après 9 années d'absence, Patricia revient dans son pays de naissance, celui où elle a grandi.

     

    " Après neuf ans d'absence

    Je traverse les rues de ma naissance

    les rues de mon enfance, de mon adolescence

    Le tracé n'a pas beaucoup changé

    mais l'allure n'est plus la même

    Je connais

    mais je ne reconnais pas (...) "

     

    Beaucoup de ce recueil est dit dans ces quelques lignes. Patricia revient au Bénin avec tous ses souvenirs de jeunesse mais le réel la rattrape. Patricia a choisi de nous faire partager ce retour au pays natal avec de nombreux pantouns et ses photos. Son recueil, je le lis et le relis avec toujours beaucoup d'émotion. Même si je n'ai pas connu cette expérience très personnelle qu'elle relate avec une plume d'une grande précision, je peux aisément comprendre ce qu'elle ressent. Car ses poèmes ont un pouvoir très fort, ils sont beaux mais pas seulement : ils racontent une histoire qui lui appartient mais qui peut faire écho à notre propre histoire. N'avons-nous pas tous connu des lieux que nous avons aimés quand nous étions enfant et que nous n'avons pas retrouvés à l'identique plus tard ? Tout comme nous pourrions le faire, Patricia se débat avec ses souvenirs, elle essaie de poser sur les  lieux qu'elle a aimés "le calque de ses souvenirs." Mais, écrit-elle, "ça ne matche pas." Et elle en veut à Cotonou, cette ville qu'elle ne reconnaît pas vraiment et qu'elle redécouvre, Cotonou, à laquelle elle s'adresse comme à une personne :

     

    (...) "Cotonou me toise : Eh, je ne suis plus ton petit bébé chéri hein,

    pendant que tu n'étais pas là, j'ai grandi ooo.

    J'ai la tête qui s'éventre

    Cotonou, tu me fatigues,

    Cotonou, tu me stresses,

    Cotonou, tu me saoules !

    Eh Cotonou, tcho hui dé, sinon je vais te frapper hein !

    Eh Cotonou ! " (...)

     

    Mais finalement Patricia parvient à "enterrer ses ombres", à "manger ses fantômes", à "lever son verre de tchakpalo aux horizons du Cotonou nouveau." De ce deuil, Patricia renaît et "son sang pulse à nouveau au diapason de son ombilic". 

    Ce livre est profondément émouvant.

    Il nous transporte aussi dans un monde de saveurs où la cuisine a  une grande importance. La cuisine mais aussi les matières et les couleurs des innombrables tissus, "batik, wax, lessi, acho oké" ou les cheveux qu'on "défrise, tisse, tresse" ou la langue fon qui donne une si belle sonorité aux textes de Patricia. Ce livre nous fait voyager au Bénin et quand on le referme, on a presque le sentiment qu'on en revient.

     

    "La terre rocailleuse du pays mahi

    accouche du manioc et de l'igname.

    Délayée ou pâte savoureuse, le gari

    nourrit l'entêtée Savaloise corps et âme."

     

    "Sous la pierre à écraser

    oignons et épices deviennent condiment.

    Par la chaleur écrasé

    maquis Pili-Pili, délicieux piment."

     

    Je te félicite Patricia Houéfa, - j'oublie souvent ton deuxième prénom - , pour ce bel ouvrage sensible, sensuel aussi, où se mélangent tant d'émotions parfois douloureuses, parfois délicieuses mais toujours si justes.

    Et je te félicite aussi pour la beauté de tes pantouns que je ne me lasse pas de relire. 

     

    "Tombée au cœur de l'herbe verte

    la fleur de frangipanier rouillée.

    Marchant à la redécouverte

    dans l'ombre des souvenirs émoussés ."

     

    "Dans la nuit, le tam-tam bat d'orgueil, 

    accompagne l'âme du vieux défunt.

    Apaisés, corps et cœur font le deuil

    de tout ce qui est défunt."

     

    Pantouns et autres poèmes du retour, de Patricia Houéfa Grange, éditions Mariposa  

     

    Pantouns & autres poèmes du retour de Patricia Houéfa Grange


    votre commentaire