• Ilse Aichinger

    Ilse Aichinger est une romancière et poétesse née à Vienne en Autriche le 1er novembre 1921 et morte le 11 novembre 2016 dans la même ville.  

     

    Je ne vous écris pas de lettres,
    mais il me serait facile de mourir avec vous.
    Doucement, nous nous laisserions glisser
    le long des lunes, une première halte
    auprès des cœurs de laine, puis
    une autre parmi les loups, les framboisiers
    et ce feu que rien n’apaise ; à la troisième,
    j’aurais traversé les fines mousses
    des nuages raréfiés,
    passé sans effort le pauvre fourmillement
    des étoiles, pour arriver
    dans votre ciel, tout près de vous. 

     

    Dessin : Louis Buisseret

     


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  • Aliette Audra (1897-1962)

    Edmond Jaloux louait Aliette Audra d'avoir su donner "un style éternel aux choses de la vie visible et invisible qui n'en posséderaient pas sans elle". Peut-être est-ce cette disposition d'âme qui explique sa prédilection pour les Sonnets from the Portuguese d'Élisabeth Barrett Browning qu'elle a traduits en français.

    Les poèmes d'Aliette Audra surprennent par la diversité de leur inspiration. Il suffit d'une ombre, d'une image, d'un souvenir pour qu'elle se confie avec ardeur au gré de sa fantaisie. Jusqu'au moment où son extrême réserve la pousse à livrer uniquement la quintessence des choses ou à les enrober de vocables flous et allusifs. Elle apparaît alors enveloppée de brumes, un rien farouche et lointaine. Transcrivant des songes où tombent des pétales de roses et des plumes de cygnes, cette princesse sortie d'un conte d'Andersen ne ressemble pas à celles de Perrault. C'est parce que sa poésie a fréquemment le son du jamais dit en France, qu'on lui pardonne d'être inégale et parfois trop précieuse.

     

    EN BOIS DE BOULEAU

     

    Le Prince de Suède m'a donné un oiseau

    Plus petit que ma main et en bois de bouleau.

    Il chante si je veille il se tait si je dors.

    Couleur de colza mûr plutôt que bouton d'or.

     

    Avec son long dos lisse et du blanc sur sa tête

    Qu'il a pris au nuage en volant, à la crête

    Des monts les plus aigus, je l'aime quand il chante,

    Mais parfois il est triste et alors il m'enchante : 

     

    Il réserve sa voix comme un souffle sur l'eau

    Se retient d'avancer, la mienne va si haut

    Qu'elle joindra peut-être au large de la Suède

    En vibrant sur l'or blond de ce plumage tiède

    La tristesse d'un prince encerclé de roseaux,

    Qui ne viendra jamais qu'à travers son oiseau.

     

    UNSAID

     

    Les mots qu'on ne peut jamais dire

    Se promènent dans l'air du temps,

    Ils ont chaud, ils ont froid ou pire

    Ils ont peur d'un nouveau printemps.

     

    Les mots qu'il faudra toujours taire

    S'ils devenaient des grains de blé

    On s'agenouillerait par terre,

    Pour bénir les sillons comblés.

     

    O tenez-vous bien à distance

    Des mots qui seraient éclatants

    Si vous leur donniez la licence

    De tout brûler en existant.

     

    Les mots qui resteront silence

    Contenaient les plus beaux instants.

     

    LE CYGNE ET LA ROSE

     

    Je vous avais fait signe avec la rose,

    Rouge, pour vous fleurie à fleur de cœur.

    Mais le grand silence étant de rigueur

    Et tout juste avant que la nuit soit close

     

    Vous m'avez fait, vous, signe avec le cygne

    Que vous regards nonchalamment désignent,

     

    Dont blanche était l'ombre au loin sur les eaux.

    Mon geste fut celui de l'amitié

    Qui tremble toujours que vous en doutiez.

    Et le vôtre, imprécis comme l'oiseau

     

    Qu'efface la brume disait : "Adieu"

    Sans le dire et sans indiquer le lieu

    D'aucun revoir. Que faire des pétales

    D'une rose par vous abandonnée ?

    Elle reste là entre nous, donnée

    Mais inutile, et l'oiseau, une pâle

    Disparition.

     

    O si quelque chose

    Pouvait faire effeuiller la rouge rose

     

    À vos doigts négligents, ce serait signe

    Que vous plaît son doux velours végétal...

    Je ne sentirai plus même où j'ai mal

    Et loin je m'en irais, avec le cygne.

     

    Peinture : Daniel Ridgway Knight  


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  • Louisa Siefert

     

    Louisa Siefert est née à Lyon le 1er avril 1845 et morte à Pau le 21 octobre 1877. Issue d’une famille protestante établie à Lyon, elle reçoit une éducation religieuse. Son père était originaire de Prusse et sa mère du canton de Thurgovie en Suisse. Son premier recueil de poèmes, « Rayons perdus », paru en 1868, connaît un grand succès. En 1870, Rimbaud s’en procure la quatrième édition et en parle ainsi dans une lettre à Georges Izambard : « … j’ai là une pièce très émue et fort belle [...]. C’est aussi beau que les plaintes d’Antigone dans Sophocle. »

    En 1863, elle fait la connaissance de Charles Asselineau, ami de Baudelaire, et entre grâce à lui en relation avec de nombreux écrivains dont Victor Hugo, Edgar Quinet, Émile Deschamps, Théodore de Banville, Leconte de Lisle, Sainte-Beuve, Michelet. Elle se lie également avec le peintre Paul Chenavard. C. Asselineau adresse le premier recueil de Louisa Siefert à Victor Hugo, qui lui envoie en retour une photographie dédicacée ainsi : « À Mademoiselle Louisa Siefert après avoir lu ses charmants vers ». Elle se sent autorisée à lui dédier son « Année républicaine ». C. Asselineau meurt en 1874, léguant toutes ses archives à Louisa, qui ne lui survivra que quelques années. Elle meurt de la tuberculose à l’âge de trente-deux ans et son œuvre sera malheureusement vite oubliée.

    Louisa Siefert est l’arrière grande-tante du chanteur Renaud.

     

    Tous les rires d'enfant

      

    Tous les rires d’enfant ont les mêmes dents blanches ;
    Comme les rossignols dans les plus hautes branches,
    Les moineaux dans les trous du mur,
    Au rebord des longs toits comme les hirondelles,
    Leur céleste gaîté s’envole à tire-d’ailes
    Avec un son serein et pur.

     

    Nul n’est favorisé dans l’immense partage :
    Richesse et pauvreté n’y font pas davantage ;
    Le rire, ce grand niveleur,
    Sur tous les fronts répand la joie égalitaire.
    Et c’est comme un écho qui fait vibrer la terre,
    Et viendrait d’un monde meilleur.
    Innocence, clarté ! leur âme est une aurore
    Que la vie en passant n’a pas troublée encore
    Dans son épanouissement ;
    Et, doux chanteurs des nids plus étroits ou plus frêles,
    Les plus humbles, avec leurs petites voix grêles,
    Ont le plus frais gazouillement.

     

    Ainsi plus tard, aux jours que l’épreuve dévore,
    On trouve des vieillards dont la lèvre incolore
    Recèle un sourire ingénu.
    Leurs tranquilles regards sont remplis de lumière :
    On dirait un reflet de leur aube première,
    Un rayon d’avril revenu !

     

    On sent en leur parole une indulgence exquise,
    Et la suavité de la paix reconquise
    Ennoblit leur sainte candeur.
    Enfant pur, aïeul blanc, devant eux on s’incline ;
    Qui les voit, fleur naïve ou tremblante ruine,
    Révère la même splendeur.

     

    Car la vieillesse touche au ciel comme l’enfance :
    L’une y retourne et l’autre en vient. La morne offense
    Des ans et du malheur s’enfuit.

     

    Le coucher du soleil à son lever ressemble,
    Et, diamants tous deux, souvent roulent ensemble
    Les pleurs de l’aube et de la nuit.

     

    (Recueil : Les Stoïques)

     

     

    Peinture : Abbott Handerson Thayer

     


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  • Janine Couvreur (1934-1958)

    Fauchée à l'aube de son devenir, elle fut professeur de français à l'École Normale de Tournai. Elle nous a laissé une étude critique, La démarche poétique de Paul Éluard, et un livre de poèmes, Feuille ou Marbre, dédiée au professeur qui l'a formée : Émilie Noulet. Janine Couvreur est hantée par l'idée d'un monde où l'être n'échappe ni à ses mesures, ni à sa pesanteur, où rien n'est moins sûr que la durée. Vivre, pour la poète, c'est passer silencieusement devant des visages sans poids, sans présence mais en leur offrant du moins les mots de son âme. C'est ressembler à la feuille qui frôle délicatement une joue, la rafraîchit, puis s'évade loin de la terrestre poussière. Éluard a encouragé la jeune fille dans la voie de l'universelle tendresse soutenue par un verbe ailé. Mallarmé lui a enseigné une impitoyable exigence à l'égard d'une forme que le temps aurait sans doute affermie. Mais tel quel, son langage étonne déjà par sa concision. Il fait apparaître l'image comme la sobriété d'une étoffe fait apparaître l'ouvrage d'un bijou. Même rigueur sur le plan de la vie morale. Marquée par la lecture des philosophes orientaux et de Simone Weil, Janine Couvreur s'est engagée sur le chemin d'une rude discipline. Intransigeance qui meurtrit parfois son extrême jeunesse et donne naissance à des accents déchirants. Pour André Doms, Feuille ou Marbre retrace l'itinéraire spirituel d'une enfance qui débouche sur la vie active et prend conscience aigüe de sa navrante impuissance. Le 7 février 1958, Janine Couvreur est retrouvée inanimée dans son bain où elle a succombé à une hydrocution.

    Dans ses vers d'une cristalline pureté se dessinent les prémices d'une expérience mystique qui n'a pu s'épanouir.

     

    Au cœur des choses

     

    L'aube est venue

    mouiller mes lèvres

    et baiser mes doigts d'écaille

    avec l'étoile

    au cœur des chansons descendues.

     

    L'aube est venue

    au vent des sables

    parler de cerceaux jaunes

    et de musique

    éclose au duvet des oiseaux.

     

    Les rues s'en vont

    à l'abandon

    et les yeux clos dans un nuage

    on voit

    les contes et les chansons

    marcher sur les maisons.

     

    Oh ! S'il faut vivre

    j'ai des histoires pour les enfants

    et des sables d'étoile !

    J'ai des voiliers au fond des mers

    et des lumières

    au collier de mon rire.

     

    Réalité

     

    Laisse au loin jouer les anges

    avec les enfants dans le ciel,

    les rêves glauques au fil des mers

    imaginaires

    et les cils de lumière

    de tes yeux entr'ouverts.

     

    Laisse les printemps, les bois verts

    et tous les regrets des hivers,

    les aubes vieillissantes en leur violon froid

    et les pleurs qui se nichent au glacis des fontaines.

     

    L'oiseau a trop de poids

    mais tu as trop de rêves.

    Laisse l'enfant baiser tes lèvres

    et jouer dans ton rire avec ses mains de fièvre,

    tous les chemins te suivent

    et tu vas plus vite qu'eux !

     

    Va,

    souffle tous les mots de ton âme,

    tes pas

    tes pas ont le bruit des aurores

    qui font se lever les soleils.

     

    Pareille encore

     

    Semblable à mes raisons de croire,

    pareille encore à nos silences,

    et sans confiance, toi,

    pareille aux vents des saisons mortes,

    encore toi,

    encore les saisons,

    sentir naître nos givres, nos hivers, sentir

    un premier geste sourdre

    autour de notre absence.

    Encore les saisons.

    Sentir mourir notre âge.

     

    Je parle pour mieux te comprendre, je passe

    l'arbre, la route, je retrouve

    l'eau blanche des naissances, les villes,

    les foules descendues aux nervures des vents,

    les pierres pour bondir dans les creux des carrières

    et tressaillir en rides dans les mares.

     

    Je parle pour mieux te comprendre,

    toi, pareille à mes mots,

    pareille à mes raisons de croire,

    j'ajoute un silence au silence

    et je mesure ma solitude à ma confiance.

     

    Dessin : Picasso  

     


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  • Simone WEIL (1909-1943)

     

    Élève à l’École Normale Supérieure, elle devint agrégée de philosophie en 1931 et professa dans plusieurs villes de France. La suite de son existence se confond avec son expérience intellectuelle et spirituelle dont son œuvre retrace les principales étapes.

    Le besoin de partager les souffrances d’autrui la conduisit à casser des cailloux avec les chômeurs et à s’imposer les rations de famine des ouvriers pendant la dernière guerre. « Martyre de la Charité », sa pitié pour les êtres foulés et pliés tend moins à émouvoir qu’à revendiquer fermement ce qui est dû à toute créature humaine. Ce défenseur des droits des exploités se doublait d’une mystique dont les débats intérieurs furent particulièrement rudes : Je me tiens constamment au bord du néant et je dois recevoir l’Être à chaque seconde, confiait-elle. Mais la présence qui l’habite reste sans visage si l’on en croit le poème Il entra dans ma chambre Car, proche à bien des égards du christianisme, elle s’en écarte pour maintes raisons parmi lesquelles la foi accordée par l’Église aux récits de l’Ancien Testament, pleins de cruautés impitoyables. D’où le difficile et harassant accès au divin que fait entrevoir son poème intitulé La Porte. Cette pathétique inquiétude qui accompagne la démarche de Simone Weil en fait la sœur d’une autre mystique juive, Édith Stein. Toutes deux attestent la permanence de l’Amour pur et du Bien à un des plus terribles moments du vingtième siècle. « … Ces deux cariatides qui se dressent dans la fumée des crématoires, au seuil de l’ère atomique écrit François Mauriac, le Christ les a choisies parmi l’élite pensante d’une France et d’une Allemagne en proie à tous les démons, et il en fit dès le départ des possédées, mais du Dieu Vivant… »

     

    LA PORTE

     

    Ouvrez-nous donc la porte et nous verrons les vergers,

     

    Nous boirons leur eau froide où la lune a mis sa trace.

     

    La longue route brûle ennemie aux étrangers.

     

    Nous errons sans savoir et ne trouvons nulle place.

     

     

     

    Nous voulons voir des fleurs. Ici la soif est sur nous.

     

    Attendant et souffrant, nous voici devant la porte.

     

    S’il le faut nous romprons cette porte avec nos coups.

     

    Nous pressons et poussons, mais la barrière est trop forte.

     

     

     

    Il faut languir, attendre et regarder vainement.

     

    Nous regardons la porte ; elle est close, inébranlable.

     

    Nous y fixons nos yeux ; nous pleurons sous le tourment ;

     

    Nous la voyons toujours ;  le poids du temps nous accable.

     

     

     

    La porte est devant nous ; que nous sert-il de vouloir ?

     

    Il vaut mieux s’en aller abandonnant l’espérance.

     

    Nous n’entrerons jamais. Nous sommes las de la voir…

     

    La porte en s’ouvrant laissa passer tant de silence

     

     

     

    Que ni les vergers ne sont parus ni nulle fleur ;

     

    Seul l’espace immense où sont le vide et la lumière

     

    Fut soudain présent de part en part, combla le cœur,

     

    Et lava les yeux presque aveugles sous la poussière.

     

     

     

    … Les créatures parlent avec des sons. La parole de Dieu est silence. La secrète parole d’amour de Dieu ne peut pas être autre chose que le silence. Le Christ est le silence de Dieu.

    Il n’y a pas d’arbre comme la Croix, il n’y a pas non plus d’harmonie comme le silence de Dieu. Les Pythagoriciens saisissaient cette harmonie dans le silence sans fond qui entoure éternellement les étoiles. La nécessité ici-bas est la vibration du silence de Dieu.

    Notre âme fait continuellement du bruit, mais il est un point en elle qui est silence et que nous n’entendons jamais. Quand le silence de Dieu entre dans notre âme, la perce et vient rejoindre ce silence qui est secrètement présent en nous, alors désormais nous avons en Dieu notre trésor et notre cœur ; et l’espace s’ouvre devant nous comme un fruit qui se sépare en deux, car nous voyons l’univers d’un point situé hors de l’espace.

     

    (Pensées sans ordre concernant l’amour de Dieu, 1962)  

     


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