• Un poème d'Emily Brontë

      

    Emily Brontë est une femme de lettres anglaise qui a vécu presque toute sa vie dans le petit village de Haworth, dans le Yorkshire, où son père était pasteur. Dès son plus jeune âge, elle compose de nombreux poèmes et invente un monde imaginaire qu’elle partage avec sa fratrie et qu’elle ne quittera jamais. Contrairement à ses sœurs Charlotte (1816-1855) et Anne (1820-1849), également romancières, elle reste attachée aux paysages de son enfance, cultive le secret et se distingue par son indépendance d’esprit et son mysticisme.
    En 1842, Emily accompagne sa sœur Charlotte à Bruxelles dans un pensionnat de jeunes filles où elles restent neuf mois et reçoivent l’enseignement d’un professeur charismatique, Constantin Héger.
    Son unique roman, Les Hauts de Hurlevent, est publié en 1847 sous le pseudonyme d’Ellis Bell. Il s’inspire du romantisme d’un Walter Scott ou d’un Byron et raconte la passion destructrice qui unit Catherine Earnshaw et Heathcliff dans les landes sauvages du nord de l’Angleterre. À seulement trente ans, Emily Brontë meurt de la tuberculose.

     

     Il devrait n'être point de désespoir pour toi

    Tant que brûlent la nuit les étoiles

    Tant que le soir répand sa rosée silencieuse,

    Que le soleil dore le matin.

    Il devrait n’être point de désespoir, même si les larmes

    Ruissellent comme une rivière :

    Les plus chères de tes années ne sont-elles pas

    Autour de ton cœur à jamais ?

    Ceux-ci pleurent, tu pleures, il doit en être ainsi ;

    Les vents soupirent comme tu soupires,

    Et l’hiver en flocons déverse son chagrin

    Là où gisent les feuilles d’automne.

    Pourtant elles revivent, et de leur sort ton sort

    Ne saurait être séparé :

    Poursuis donc ton voyage, sinon ravie de joie,

    Du moins jamais le cœur brisé.

     

    Novembre 1839

     

    Traduit de l’anglais par Pierre Leyris 

    1n « Emily Jane Brontë, Poèmes 1836 – 1846  »


    2 commentaires
  • Berthe de Puybusque (1848-1926)

     

    Berthe de Puybusque a publié ses premières œuvres sous le pseudonyme de Rustica.  Elle a écrit des romans et des poèmes. Née à Muret, au bord de la Garonne, elle a passé sa vie à la campagne, au  milieu de la nature qui a de tout temps parlé à son âme. Les merveilles de la création l’ont instruite à aimer le Créateur. Vivant en présence des spectacles de la campagne et les observant avec une fine justesse, elle ne se contente pas de les décrire, frivole et stérile occupation. Elle va plus loin et plus haut que la matière… La nature l’attire surtout dans les semblants d’analogie que, dans des rencontres heureuses, elle offre avec les émotions de l’âme humaine. Son œuvre est celle de l’imagination rêveuse, élevant les choses au rang de l’esprit, faisant en elles respirer un souffle intime et battre un cœur. Un cœur qu’elle leur a donné plutôt douloureux, semblable au sien, cœur aimant qui rêva au bonheur, reçut du destin mille blessures et apprit ainsi la vanité de l’espérance ici-bas. Volontiers l’âme meurtrie de la poète se voile, elle s’enveloppe en ses profondeurs solitaires où elle se conserve pure, inviolée.

     

    Berthe de Puybusque (1848-1926)

     

    Berthe de Puybusque (1848-1926)

       Peinture : John William Waterhouse

     


    1 commentaire
  • Anne Hébert

     Photo : Anne Hébert

     

    Femme émouvante et insaisissable, Anne Hébert n'a vécu que pour une seule et unique passion : la littérature. Au cours de quatre décennies de création, la poète et romancière québécoise s'est élevée au rang des plus grands écrivains de langue française avec des œuvres telles que Kamouraska et Les Fous de Bassan. Née au Québec le 1er août 1916, Anne Hébert publie dès 1939 ses premiers poèmes et, en 1942, son premier recueil de poésies Les Songes en équilibre. De 1950 à 1954, elle écrit des textes pour la radio de Radio-Canada (Québec) et travaille comme scénariste et rédactrice à l'Office national du film. De 1954 à 1957, elle séjourne à Paris. Elle partage ensuite son temps entre Montréal et Paris avant de s'installer en France en 1967. Anne Hébert revient vivre au Québec au printemps 1997. Elle y décède le 22 janvier 2000. De nombreuses récompenses littéraires lui ont été décernées pour son œuvre.

    "Le poète est au monde deux fois plutôt qu’une", écrit Anne Hébert, en 1984. "Une première fois il s’incarne fortement dans le monde, adhérant au monde le plus étroitement possible, par tous les pores de sa peau vivante. Une seconde fois il dit le monde qui est autour de lui et en lui et c’est une seconde vie aussi intense que la première."

    L'écriture d'Anne Hébert, d'un réalisme quelquefois brutal, se constitue à partir de trames symboliques où couleurs et sons se mêlent à l'immensité des espaces qu'elle décrit. Ses poèmes ont la puissance des songes.

     

     IL Y A CERTAINEMENT QUELQU' UN ...


    Il y a certainement quelqu'un
    Qui m'a tuée
    Puis s'en est allé
    Sur la pointe des pieds
    Sans rompre sa danse parfaite.
    A oublié de me coucher
    M'a laissée debout
    Toute liée
    Sur le chemin
    Le cœur dans son coffret ancien
    Les prunelles pareilles
    À leur plus pure image d'eau
    A oublié d'effacer la beauté du monde
    Autour de moi
    A oublié de fermer mes yeux avides
    Et permis leur passion perdue.

    In Le Tombeau des rois

     

    PRÉSENCE

    La Mort m’accompagne
    Comme une grande personne qui me tiendrait la main. 

    Même quand elle paraît séparée de moi,
    Je sais que je me meus dans son rayonnement. 

    Elle est debout dans une chambre secrète, 
    Au plus profond de mes songes. 

    Son visage est absent, 
    Sa main qui me touche 
    N’est ni décharnée, ni hideuse,
    Seulement un lien spirituel et majestueux. 

    Elle est voilée, 
    Comme un voile d’eau,
    Ni linge ni suaire. 

    Elle se tient
    comme dans une source,
    La plus profonde source
    Des plus profondes eaux.

    Elle ne m’épouvante pas,
    Parfois, je l’oublie ;
    Et tout d’un coup je la sens là,
    Ainsi qu’un enfant qui joue sur la grève
    Et qui subitement découvre
    La gravité de la mer.
     

    In Gants du Ciel

     

     Extrait du roman Les Fous de Bassan

     

    Le site officiel d'Anne Hébert : ici


    votre commentaire
  • Chanson de la danseuse de Colette

    Ô toi qui me nommes danseuse, sache, aujourd’hui, que je n’ai pas appris à danser. Tu m’as rencontrée petite et joueuse, dansant sur la route et chassant devant moi mon ombre bleue. Je virais comme une abeille, et le pollen d’une poussière blonde poudrait mes pieds et mes cheveux couleur de chemin...

     

    Tu m’as vue revenir de la fontaine, berçant l’amphore au creux de ma hanche tandis que l’eau, au rythme de mon pas, sautait sur ma tunique en larmes rondes, en serpents d’argent, en courtes fusées et frisées qui montaient, glacées, jusqu’à ma joue… Je marchais lente, sérieuse, mais tu nommais mon pas une danse. Tu ne regardais pas mon visage, mais tu suivais le mouvement de mes genoux, le balancement de ma taille, tu lisais sur le sable la forme de mes talons nus, l’empreinte de mes doigts écartés, que tu comparais à celle de cinq perles inégales...

     

    Tu m’as dit : "Cueille ces fleurs, poursuis ce papillon..." car tu nommais ma course une danse, et chaque révérence de mon corps penché sur les oeillets de pourpre, et le geste, à chaque fleur recommencé, de rejeter sur mon épaule une écharpe glissante...

     

    Dans ta maison, seule entre toi et la flamme haute d’une lampe, tu m’as dit : "Danse !" et je n’ai pas dansé.

     

    Mais nue dans tes bras, liée à ton lit par le ruban de feu du plaisir, tu m’as pourtant nommée danseuse, à voir bondir sous ma peau, de ma gorge renversée à mes pieds recourbés, la volupté inévitable...

     

    Lasse, j’ai renoué mes cheveux, et tu les regardais, dociles, s’enrouler à mon front comme un serpent que charme la flûte...

     

    J’ai quitté ta maison durant que tu murmurais : "La plus belle de tes danses, ce n’est pas quand tu accours, haletante, pleine d’un désir irrité et tourmentant déjà, sur le chemin, l’agrafe de ta robe... C’est quand tu t’éloignes de moi, calmée et les genoux fléchissants, et qu’en t’éloignant tu me regardes, le menton sur l’épaule… Ton corps se souvient de moi, oscille et hésite, tes hanches me regrettent et tes reins me remercient… Tu me regardes, la tête tournée, tandis que tes pieds divinateurs tâtent et choisissent leur route...

     

    "Tu t’en vas, toujours plus petite et fardée par le soleil couchant, jusqu’à n’être plus, en haut de la pente, toute mince dans ta robe orangée, qu’une flamme droite, qui danse imperceptiblement..."

     

    Si tu ne me quittes pas, je m’en irai, dansant, vers ma tombe blanche.

     

    D’une danse involontaire et chaque jour ralentie, je saluerai la lumière qui me fit belle et qui me vit aimée.

     

    Une dernière danse tragique me mettra aux prises avec la mort, mais je ne lutterai que pour succomber avec grâce.

     

    Que les dieux m’accordent une chute harmonieuse, les bras joints au-dessus de mon front, une jambe pliée et l’autre étendue, comme prête à franchir, d’un bond léger, le seuil noir du royaume des ombres...

     

    Tu me nommes danseuse, et pourtant je ne sais pas danser..

     

    Colette

    (Les Vrilles de la Vigne, édition de 1949)

     


    votre commentaire
  • Lucie Thésée

    Lucie Thésée était une poète et enseignante martiniquaise dont on sait très peu de choses. Associée aux cercles anticoloniaux et négritudes, elle commence à publier sa poésie dans le journal Tropiques d'Aimé Césaire en 1942. 

     

    Beau comme… 

     

          Beau comme une haute vague écumante jaillissant dans un globe de cristal.

     

         Beau comme un léger souffle dans le tulle de la vie.

     

         Beau comme un pleur à la pointe d’un jour radieux sur un visage parfaitement

     

    immobile. 

     

         Beau comme la flamme.

     

         Beau comme un immense ciel insondable percé d’une étoile de dernière

     

    grandeur.   

     

     

     

         Mais beau comme un ciel de mer et une terre comme fond de la mer

     

         Mais beau comme ciel de mer, et terre comme fond de mer… Passionnant 

     

    à voir ce que l’homme pourrait être dans le tableau.

     

     

     

         Beau comme un dormeur à ciel ouvert dans la fourmillante activité d’une

     

    grande nuit tropicale.

     

         Beau comme le fascinant décor du grand minuit tropical entre deux doigts

     

    aux ongles félins…

     

         Beau comme le vol de feu d’une multitude de lucioles éclatant d’une mer

     

    plate sans horizon par une nuit marine.

     

         Beau comme une bulle de savon irisée percée d’une fine épingle et effleurant

     

    sans cesse une robe noire.

     

         Beau comme un cœur traversé d’une flèche d’arc-en-ciel.

     

     

     

         Beau comme une ombre géante lentement mouvante sur une cloison en

     

    demi-teinte

     

         Beau comme le mouvement

     

         Beau comme la vie avec le poison de la vie

     

         Beau comme le sang du soleil…  


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique