• Cécile Périn (1877-1959)

     

    Poète et femme de poète, elle mena, à Reims, sa ville natale, une existence sans péripéties. Elle s'avoue peu soucieuse de technique, de rénovation, d'écoles littéraires et se contente d'écrire des poèmes essentiellement instinctifs. En cela, elle est bien femme. Là résident d'ailleurs, selon Alphonse Séché, " l'originalité et le charme de son talent". Elle a développé au plus haut degré la pudeur. Confidences sur l'époux et les enfants des Ombres heureuses, rêve d'une continuité dans sa descendance de Regards vers l'ombre, attendrissement devant les paysages de La Coupe, tout cela naît du désir de modérer l'expansivité. Ces dispositions d'âme  permettent à Cécile Périn de réussir dans un genre difficile : les poèmes de Captives, inspirés par la guerre 14-18 évitent la grandiloquence patriotarde où sombrent volontiers les plus grands poètes. Son langage transparent fait souvent songer à celui d'Odilon-Jean Périer.

     

    Beaucoup ne verront plus...

     

    Beaucoup ne verront plus palpiter la lumière,

    ni l'éclat délicat des matins de printemps.

    Un doux soleil entr'ouvre en vain les primevères ;

    Je pense aux jeunes morts  qui n'avaient pas vingt ans.

     

    Le destin les coucha dans l'ombre, à peine en vie.

    Et les vieillards et les femmes regarderont,

    La flamme vacillant dans ces mains engourdies,

    S'éteindre les divins flambeaux ; - et survivront.

     

    Mais ils ne pourront plus connaître cette ivresse

    Qui les envahissait, jadis, au temps joyeux.

    Pour un rayon posé sur les pousses qui naissent,

    Pour un jeune arbre en fleur, pour un pan de ciel bleu.

     

    Ils n'auront plus jamais l'exaltation douce

    De ceux que la beauté seule autrefois rythmait.  

    Leur cœur se souviendra de l'horrible secousse

    Quand l'oubli s'étendra sur les jardins de Mai.

     

    (Les Captives, 1919)

     

    La coupe

     

    Laisse venir à toi doucement les images ;

    Comme une coupe pure offre leur ton esprit

    Et qu'au cristal de l'eau dans leur fraîcheur surpris

    S'inscrivent les reflets légers des paysages.

     

    Ne bouge pas. Bientôt s'en viendront les oiseaux

    Apprivoisés poser leur vol près de la coupe.

    Des lézards étendront leurs corps agile et souple

    Au soleil ; et le ciel s'irisera dans l'eau.

     

    Sois celui qui se tait, contemple, se recueille,

    Le lac calme où s'apaise un instant le torrent

    Avant de rebondir dans l'ombre en s'enfuyant

    Dans un grand éboulis de pierres et de feuilles.

     

    (La Coupe, 1937) 

     

    Dessin : Picasso 


    1 commentaire
  • Raïssa Maritain (1883-1960)

    Rencontre prodigieuse que celle du philosophe thomiste, Jacques Maritain et de la jeune Israélite Raïssa Oumançoff, originaire de Rostoff-sur-le Don en Russie. Elle eut lieu à la Sorbonne en 1902. Les jeunes gens se marient en 1904 et reçoivent le baptême en 1906. Léon Bloy est leur parrain.

    Que ce couple, si étroitement uni, ait connu la même faim de Dieu, que l’épouse ait étudié La Somme de Saint-Thomas, dès 1908, un an avant son époux, qu’ils aient composé ensemble plusieurs livres (parmi lesquels Art et Scolastique et Situation de la Poésie) nous importent davantage que les péripéties de leur existence, leurs voyages et même les noms de leurs amis précieusement consignés dans un important volume Les Grandes Amitiés. Les aventures terrestres de pareilles âmes sont peu de chose au regard de l’itinéraire spirituel que retracent leurs livres.

    Auteure de  six ou sept volumes en prose, Raïssa Maritain est aussi, on l’ignore trop souvent, un poète. Son langage ailé s’élève surtout vers le Ciel. Sensible à douceur du monde et à l’humaine détresse et misère, elle se sent parfois un cœur en suspens entre deux univers. Mais le calme et le sourire quittent rarement cette « bénédictine médiévale », que l’écoulement du temps afflige peu. Georges Cattaui affirme que « la sagesse des contemplatifs a toujours habité ce cœur juvénile et mal guéri de l’enfance » .

      

    LE QUATRIEME JOUR

     

    J’ai vu la terre en sa beauté native

     

    Elle émergeait de l’océan fleuri

     

    Partout des arbres aux verdures vives

     

    Composaient de clairs paradis

     

      

    (Ainsi le songe nous emporte

     

    Bien loin de tous les temps connus

     

    Il ouvre ses portes dorées

     

    Sur des spectacles abolis)

     

      

    Je traversais des espaces immenses

     

    Sans nul effort emportée et ravie

     

    En moi naissaient les rythmes de la danse

     

    Et les voix de la mélodie

     

      

    Vers moi venaient les bois et les prairies

     

    Et les gazons nommés dans la Genèse

     

    Et les fleuves roulant sans bruit

     

    Et les monts colorés de neige

     

      

    Un air pensif flottait dans la lumière

     

    Comme un gai visage rêveur

     

    Des chants élevaient leurs vagues légères

     

    Mais invisibles étaient les chanteurs

     

      

    Sans nul désir et toute amour donnée

     

    Je reposais dans la pleine envolée

     

    De toutes choses vers le Créateur

     

    Dans l’unité se tenait le bonheur

     

      

    La joie montait – ivresse transparente

     

    Rose de feu dans le souffle du vent

     

    Seul mon cœur était lourd de connaissance

     

    Et du poids de notre sang

     

      

    Des mots nouveaux jaillissaient de mes lèvres

     

    De saveur infinie et de sens éternel

     

    Un hymne intelligible émanait de la terre

     

    Langage d’avant la brisure de Babel

     

      

    Mais les ondes de la connaissance

     

    Sont venues me frapper en retour

     

    Entre la science et la nescience

     

    L’âme désaccordée

     

    Je m’éveillai au sixième jour.

     

     

    Photo : Raïssa Maritain  

     


    1 commentaire
  • Un poème d'Emily Brontë

      

    Emily Brontë est une femme de lettres anglaise qui a vécu presque toute sa vie dans le petit village de Haworth, dans le Yorkshire, où son père était pasteur. Dès son plus jeune âge, elle compose de nombreux poèmes et invente un monde imaginaire qu’elle partage avec sa fratrie et qu’elle ne quittera jamais. Contrairement à ses sœurs Charlotte (1816-1855) et Anne (1820-1849), également romancières, elle reste attachée aux paysages de son enfance, cultive le secret et se distingue par son indépendance d’esprit et son mysticisme.
    En 1842, Emily accompagne sa sœur Charlotte à Bruxelles dans un pensionnat de jeunes filles où elles restent neuf mois et reçoivent l’enseignement d’un professeur charismatique, Constantin Héger.
    Son unique roman, Les Hauts de Hurlevent, est publié en 1847 sous le pseudonyme d’Ellis Bell. Il s’inspire du romantisme d’un Walter Scott ou d’un Byron et raconte la passion destructrice qui unit Catherine Earnshaw et Heathcliff dans les landes sauvages du nord de l’Angleterre. À seulement trente ans, Emily Brontë meurt de la tuberculose.

     

     Il devrait n'être point de désespoir pour toi

    Tant que brûlent la nuit les étoiles

    Tant que le soir répand sa rosée silencieuse,

    Que le soleil dore le matin.

    Il devrait n’être point de désespoir, même si les larmes

    Ruissellent comme une rivière :

    Les plus chères de tes années ne sont-elles pas

    Autour de ton cœur à jamais ?

    Ceux-ci pleurent, tu pleures, il doit en être ainsi ;

    Les vents soupirent comme tu soupires,

    Et l’hiver en flocons déverse son chagrin

    Là où gisent les feuilles d’automne.

    Pourtant elles revivent, et de leur sort ton sort

    Ne saurait être séparé :

    Poursuis donc ton voyage, sinon ravie de joie,

    Du moins jamais le cœur brisé.

     

    Novembre 1839

     

    Traduit de l’anglais par Pierre Leyris 

    1n « Emily Jane Brontë, Poèmes 1836 – 1846  »


    2 commentaires
  • Berthe de Puybusque (1848-1926)

     

    Berthe de Puybusque a publié ses premières œuvres sous le pseudonyme de Rustica.  Elle a écrit des romans et des poèmes. Née à Muret, au bord de la Garonne, elle a passé sa vie à la campagne, au  milieu de la nature qui a de tout temps parlé à son âme. Les merveilles de la création l’ont instruite à aimer le Créateur. Vivant en présence des spectacles de la campagne et les observant avec une fine justesse, elle ne se contente pas de les décrire, frivole et stérile occupation. Elle va plus loin et plus haut que la matière… La nature l’attire surtout dans les semblants d’analogie que, dans des rencontres heureuses, elle offre avec les émotions de l’âme humaine. Son œuvre est celle de l’imagination rêveuse, élevant les choses au rang de l’esprit, faisant en elles respirer un souffle intime et battre un cœur. Un cœur qu’elle leur a donné plutôt douloureux, semblable au sien, cœur aimant qui rêva au bonheur, reçut du destin mille blessures et apprit ainsi la vanité de l’espérance ici-bas. Volontiers l’âme meurtrie de la poète se voile, elle s’enveloppe en ses profondeurs solitaires où elle se conserve pure, inviolée.

     

    Berthe de Puybusque (1848-1926)

     

    Berthe de Puybusque (1848-1926)

       Peinture : John William Waterhouse

     


    1 commentaire
  • Anne Hébert

     Photo : Anne Hébert

     

    Femme émouvante et insaisissable, Anne Hébert n'a vécu que pour une seule et unique passion : la littérature. Au cours de quatre décennies de création, la poète et romancière québécoise s'est élevée au rang des plus grands écrivains de langue française avec des œuvres telles que Kamouraska et Les Fous de Bassan. Née au Québec le 1er août 1916, Anne Hébert publie dès 1939 ses premiers poèmes et, en 1942, son premier recueil de poésies Les Songes en équilibre. De 1950 à 1954, elle écrit des textes pour la radio de Radio-Canada (Québec) et travaille comme scénariste et rédactrice à l'Office national du film. De 1954 à 1957, elle séjourne à Paris. Elle partage ensuite son temps entre Montréal et Paris avant de s'installer en France en 1967. Anne Hébert revient vivre au Québec au printemps 1997. Elle y décède le 22 janvier 2000. De nombreuses récompenses littéraires lui ont été décernées pour son œuvre.

    "Le poète est au monde deux fois plutôt qu’une", écrit Anne Hébert, en 1984. "Une première fois il s’incarne fortement dans le monde, adhérant au monde le plus étroitement possible, par tous les pores de sa peau vivante. Une seconde fois il dit le monde qui est autour de lui et en lui et c’est une seconde vie aussi intense que la première."

    L'écriture d'Anne Hébert, d'un réalisme quelquefois brutal, se constitue à partir de trames symboliques où couleurs et sons se mêlent à l'immensité des espaces qu'elle décrit. Ses poèmes ont la puissance des songes.

     

     IL Y A CERTAINEMENT QUELQU' UN ...


    Il y a certainement quelqu'un
    Qui m'a tuée
    Puis s'en est allé
    Sur la pointe des pieds
    Sans rompre sa danse parfaite.
    A oublié de me coucher
    M'a laissée debout
    Toute liée
    Sur le chemin
    Le cœur dans son coffret ancien
    Les prunelles pareilles
    À leur plus pure image d'eau
    A oublié d'effacer la beauté du monde
    Autour de moi
    A oublié de fermer mes yeux avides
    Et permis leur passion perdue.

    In Le Tombeau des rois

     

    PRÉSENCE

    La Mort m’accompagne
    Comme une grande personne qui me tiendrait la main. 

    Même quand elle paraît séparée de moi,
    Je sais que je me meus dans son rayonnement. 

    Elle est debout dans une chambre secrète, 
    Au plus profond de mes songes. 

    Son visage est absent, 
    Sa main qui me touche 
    N’est ni décharnée, ni hideuse,
    Seulement un lien spirituel et majestueux. 

    Elle est voilée, 
    Comme un voile d’eau,
    Ni linge ni suaire. 

    Elle se tient
    comme dans une source,
    La plus profonde source
    Des plus profondes eaux.

    Elle ne m’épouvante pas,
    Parfois, je l’oublie ;
    Et tout d’un coup je la sens là,
    Ainsi qu’un enfant qui joue sur la grève
    Et qui subitement découvre
    La gravité de la mer.
     

    In Gants du Ciel

     

     Extrait du roman Les Fous de Bassan

     

    Le site officiel d'Anne Hébert : ici


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique