• Janine Couvreur (1934-1958)

    Fauchée à l'aube de son devenir, elle fut professeur de français à l'École Normale de Tournai. Elle nous a laissé une étude critique, La démarche poétique de Paul Éluard, et un livre de poèmes, Feuille ou Marbre, dédiée au professeur qui l'a formée : Émilie Noulet. Janine Couvreur est hantée par l'idée d'un monde où l'être n'échappe ni à ses mesures, ni à sa pesanteur, où rien n'est moins sûr que la durée. Vivre, pour la poète, c'est passer silencieusement devant des visages sans poids, sans présence mais en leur offrant du moins les mots de son âme. C'est ressembler à la feuille qui frôle délicatement une joue, la rafraîchit, puis s'évade loin de la terrestre poussière. Éluard a encouragé la jeune fille dans la voie de l'universelle tendresse soutenue par un verbe ailé. Mallarmé lui a enseigné une impitoyable exigence à l'égard d'une forme que le temps aurait sans doute affermie. Mais tel quel, son langage étonne déjà par sa concision. Il fait apparaître l'image comme la sobriété d'une étoffe fait apparaître l'ouvrage d'un bijou. Même rigueur sur le plan de la vie morale. Marquée par la lecture des philosophes orientaux et de Simone Weil, Janine Couvreur s'est engagée sur le chemin d'une rude discipline. Intransigeance qui meurtrit parfois son extrême jeunesse et donne naissance à des accents déchirants. Pour André Doms, Feuille ou Marbre retrace l'itinéraire spirituel d'une enfance qui débouche sur la vie active et prend conscience aigüe de sa navrante impuissance. Le 7 février 1958, Janine Couvreur est retrouvée inanimée dans son bain où elle a succombé à une hydrocution.

    Dans ses vers d'une cristalline pureté se dessinent les prémices d'une expérience mystique qui n'a pu s'épanouir.

     

    Au cœur des choses

     

    L'aube est venue

    mouiller mes lèvres

    et baiser mes doigts d'écaille

    avec l'étoile

    au cœur des chansons descendues.

     

    L'aube est venue

    au vent des sables

    parler de cerceaux jaunes

    et de musique

    éclose au duvet des oiseaux.

     

    Les rues s'en vont

    à l'abandon

    et les yeux clos dans un nuage

    on voit

    les contes et les chansons

    marcher sur les maisons.

     

    Oh ! S'il faut vivre

    j'ai des histoires pour les enfants

    et des sables d'étoile !

    J'ai des voiliers au fond des mers

    et des lumières

    au collier de mon rire.

     

    Réalité

     

    Laisse au loin jouer les anges

    avec les enfants dans le ciel,

    les rêves glauques au fil des mers

    imaginaires

    et les cils de lumière

    de tes yeux entr'ouverts.

     

    Laisse les printemps, les bois verts

    et tous les regrets des hivers,

    les aubes vieillissantes en leur violon froid

    et les pleurs qui se nichent au glacis des fontaines.

     

    L'oiseau a trop de poids

    mais tu as trop de rêves.

    Laisse l'enfant baiser tes lèvres

    et jouer dans ton rire avec ses mains de fièvre,

    tous les chemins te suivent

    et tu vas plus vite qu'eux !

     

    Va,

    souffle tous les mots de ton âme,

    tes pas

    tes pas ont le bruit des aurores

    qui font se lever les soleils.

     

    Pareille encore

     

    Semblable à mes raisons de croire,

    pareille encore à nos silences,

    et sans confiance, toi,

    pareille aux vents des saisons mortes,

    encore toi,

    encore les saisons,

    sentir naître nos givres, nos hivers, sentir

    un premier geste sourdre

    autour de notre absence.

    Encore les saisons.

    Sentir mourir notre âge.

     

    Je parle pour mieux te comprendre, je passe

    l'arbre, la route, je retrouve

    l'eau blanche des naissances, les villes,

    les foules descendues aux nervures des vents,

    les pierres pour bondir dans les creux des carrières

    et tressaillir en rides dans les mares.

     

    Je parle pour mieux te comprendre,

    toi, pareille à mes mots,

    pareille à mes raisons de croire,

    j'ajoute un silence au silence

    et je mesure ma solitude à ma confiance.

     

    Dessin : Picasso  

     


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  • Simone WEIL (1909-1943)

     

    Élève à l’École Normale Supérieure, elle devint agrégée de philosophie en 1931 et professa dans plusieurs villes de France. La suite de son existence se confond avec son expérience intellectuelle et spirituelle dont son œuvre retrace les principales étapes.

    Le besoin de partager les souffrances d’autrui la conduisit à casser des cailloux avec les chômeurs et à s’imposer les rations de famine des ouvriers pendant la dernière guerre. « Martyre de la Charité », sa pitié pour les êtres foulés et pliés tend moins à émouvoir qu’à revendiquer fermement ce qui est dû à toute créature humaine. Ce défenseur des droits des exploités se doublait d’une mystique dont les débats intérieurs furent particulièrement rudes : Je me tiens constamment au bord du néant et je dois recevoir l’Être à chaque seconde, confiait-elle. Mais la présence qui l’habite reste sans visage si l’on en croit le poème Il entra dans ma chambre Car, proche à bien des égards du christianisme, elle s’en écarte pour maintes raisons parmi lesquelles la foi accordée par l’Église aux récits de l’Ancien Testament, pleins de cruautés impitoyables. D’où le difficile et harassant accès au divin que fait entrevoir son poème intitulé La Porte. Cette pathétique inquiétude qui accompagne la démarche de Simone Weil en fait la sœur d’une autre mystique juive, Édith Stein. Toutes deux attestent la permanence de l’Amour pur et du Bien à un des plus terribles moments du vingtième siècle. « … Ces deux cariatides qui se dressent dans la fumée des crématoires, au seuil de l’ère atomique écrit François Mauriac, le Christ les a choisies parmi l’élite pensante d’une France et d’une Allemagne en proie à tous les démons, et il en fit dès le départ des possédées, mais du Dieu Vivant… »

     

    LA PORTE

     

    Ouvrez-nous donc la porte et nous verrons les vergers,

     

    Nous boirons leur eau froide où la lune a mis sa trace.

     

    La longue route brûle ennemie aux étrangers.

     

    Nous errons sans savoir et ne trouvons nulle place.

     

     

     

    Nous voulons voir des fleurs. Ici la soif est sur nous.

     

    Attendant et souffrant, nous voici devant la porte.

     

    S’il le faut nous romprons cette porte avec nos coups.

     

    Nous pressons et poussons, mais la barrière est trop forte.

     

     

     

    Il faut languir, attendre et regarder vainement.

     

    Nous regardons la porte ; elle est close, inébranlable.

     

    Nous y fixons nos yeux ; nous pleurons sous le tourment ;

     

    Nous la voyons toujours ;  le poids du temps nous accable.

     

     

     

    La porte est devant nous ; que nous sert-il de vouloir ?

     

    Il vaut mieux s’en aller abandonnant l’espérance.

     

    Nous n’entrerons jamais. Nous sommes las de la voir…

     

    La porte en s’ouvrant laissa passer tant de silence

     

     

     

    Que ni les vergers ne sont parus ni nulle fleur ;

     

    Seul l’espace immense où sont le vide et la lumière

     

    Fut soudain présent de part en part, combla le cœur,

     

    Et lava les yeux presque aveugles sous la poussière.

     

     

     

    … Les créatures parlent avec des sons. La parole de Dieu est silence. La secrète parole d’amour de Dieu ne peut pas être autre chose que le silence. Le Christ est le silence de Dieu.

    Il n’y a pas d’arbre comme la Croix, il n’y a pas non plus d’harmonie comme le silence de Dieu. Les Pythagoriciens saisissaient cette harmonie dans le silence sans fond qui entoure éternellement les étoiles. La nécessité ici-bas est la vibration du silence de Dieu.

    Notre âme fait continuellement du bruit, mais il est un point en elle qui est silence et que nous n’entendons jamais. Quand le silence de Dieu entre dans notre âme, la perce et vient rejoindre ce silence qui est secrètement présent en nous, alors désormais nous avons en Dieu notre trésor et notre cœur ; et l’espace s’ouvre devant nous comme un fruit qui se sépare en deux, car nous voyons l’univers d’un point situé hors de l’espace.

     

    (Pensées sans ordre concernant l’amour de Dieu, 1962)  

     


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  • Cécile Périn (1877-1959)

     

    Poète et femme de poète, elle mena, à Reims, sa ville natale, une existence sans péripéties. Elle s'avoue peu soucieuse de technique, de rénovation, d'écoles littéraires et se contente d'écrire des poèmes essentiellement instinctifs. En cela, elle est bien femme. Là résident d'ailleurs, selon Alphonse Séché, " l'originalité et le charme de son talent". Elle a développé au plus haut degré la pudeur. Confidences sur l'époux et les enfants des Ombres heureuses, rêve d'une continuité dans sa descendance de Regards vers l'ombre, attendrissement devant les paysages de La Coupe, tout cela naît du désir de modérer l'expansivité. Ces dispositions d'âme  permettent à Cécile Périn de réussir dans un genre difficile : les poèmes de Captives, inspirés par la guerre 14-18 évitent la grandiloquence patriotarde où sombrent volontiers les plus grands poètes. Son langage transparent fait souvent songer à celui d'Odilon-Jean Périer.

     

    Beaucoup ne verront plus...

     

    Beaucoup ne verront plus palpiter la lumière,

    ni l'éclat délicat des matins de printemps.

    Un doux soleil entr'ouvre en vain les primevères ;

    Je pense aux jeunes morts  qui n'avaient pas vingt ans.

     

    Le destin les coucha dans l'ombre, à peine en vie.

    Et les vieillards et les femmes regarderont,

    La flamme vacillant dans ces mains engourdies,

    S'éteindre les divins flambeaux ; - et survivront.

     

    Mais ils ne pourront plus connaître cette ivresse

    Qui les envahissait, jadis, au temps joyeux.

    Pour un rayon posé sur les pousses qui naissent,

    Pour un jeune arbre en fleur, pour un pan de ciel bleu.

     

    Ils n'auront plus jamais l'exaltation douce

    De ceux que la beauté seule autrefois rythmait.  

    Leur cœur se souviendra de l'horrible secousse

    Quand l'oubli s'étendra sur les jardins de Mai.

     

    (Les Captives, 1919)

     

    La coupe

     

    Laisse venir à toi doucement les images ;

    Comme une coupe pure offre leur ton esprit

    Et qu'au cristal de l'eau dans leur fraîcheur surpris

    S'inscrivent les reflets légers des paysages.

     

    Ne bouge pas. Bientôt s'en viendront les oiseaux

    Apprivoisés poser leur vol près de la coupe.

    Des lézards étendront leurs corps agile et souple

    Au soleil ; et le ciel s'irisera dans l'eau.

     

    Sois celui qui se tait, contemple, se recueille,

    Le lac calme où s'apaise un instant le torrent

    Avant de rebondir dans l'ombre en s'enfuyant

    Dans un grand éboulis de pierres et de feuilles.

     

    (La Coupe, 1937) 

     

    Dessin : Picasso 


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  • Raïssa Maritain (1883-1960)

    Rencontre prodigieuse que celle du philosophe thomiste, Jacques Maritain et de la jeune Israélite Raïssa Oumançoff, originaire de Rostoff-sur-le Don en Russie. Elle eut lieu à la Sorbonne en 1902. Les jeunes gens se marient en 1904 et reçoivent le baptême en 1906. Léon Bloy est leur parrain.

    Que ce couple, si étroitement uni, ait connu la même faim de Dieu, que l’épouse ait étudié La Somme de Saint-Thomas, dès 1908, un an avant son époux, qu’ils aient composé ensemble plusieurs livres (parmi lesquels Art et Scolastique et Situation de la Poésie) nous importent davantage que les péripéties de leur existence, leurs voyages et même les noms de leurs amis précieusement consignés dans un important volume Les Grandes Amitiés. Les aventures terrestres de pareilles âmes sont peu de chose au regard de l’itinéraire spirituel que retracent leurs livres.

    Auteure de  six ou sept volumes en prose, Raïssa Maritain est aussi, on l’ignore trop souvent, un poète. Son langage ailé s’élève surtout vers le Ciel. Sensible à douceur du monde et à l’humaine détresse et misère, elle se sent parfois un cœur en suspens entre deux univers. Mais le calme et le sourire quittent rarement cette « bénédictine médiévale », que l’écoulement du temps afflige peu. Georges Cattaui affirme que « la sagesse des contemplatifs a toujours habité ce cœur juvénile et mal guéri de l’enfance » .

      

    LE QUATRIEME JOUR

     

    J’ai vu la terre en sa beauté native

     

    Elle émergeait de l’océan fleuri

     

    Partout des arbres aux verdures vives

     

    Composaient de clairs paradis

     

      

    (Ainsi le songe nous emporte

     

    Bien loin de tous les temps connus

     

    Il ouvre ses portes dorées

     

    Sur des spectacles abolis)

     

      

    Je traversais des espaces immenses

     

    Sans nul effort emportée et ravie

     

    En moi naissaient les rythmes de la danse

     

    Et les voix de la mélodie

     

      

    Vers moi venaient les bois et les prairies

     

    Et les gazons nommés dans la Genèse

     

    Et les fleuves roulant sans bruit

     

    Et les monts colorés de neige

     

      

    Un air pensif flottait dans la lumière

     

    Comme un gai visage rêveur

     

    Des chants élevaient leurs vagues légères

     

    Mais invisibles étaient les chanteurs

     

      

    Sans nul désir et toute amour donnée

     

    Je reposais dans la pleine envolée

     

    De toutes choses vers le Créateur

     

    Dans l’unité se tenait le bonheur

     

      

    La joie montait – ivresse transparente

     

    Rose de feu dans le souffle du vent

     

    Seul mon cœur était lourd de connaissance

     

    Et du poids de notre sang

     

      

    Des mots nouveaux jaillissaient de mes lèvres

     

    De saveur infinie et de sens éternel

     

    Un hymne intelligible émanait de la terre

     

    Langage d’avant la brisure de Babel

     

      

    Mais les ondes de la connaissance

     

    Sont venues me frapper en retour

     

    Entre la science et la nescience

     

    L’âme désaccordée

     

    Je m’éveillai au sixième jour.

     

     

    Photo : Raïssa Maritain  

     


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  • Un poème d'Emily Brontë

      

    Emily Brontë est une femme de lettres anglaise qui a vécu presque toute sa vie dans le petit village de Haworth, dans le Yorkshire, où son père était pasteur. Dès son plus jeune âge, elle compose de nombreux poèmes et invente un monde imaginaire qu’elle partage avec sa fratrie et qu’elle ne quittera jamais. Contrairement à ses sœurs Charlotte (1816-1855) et Anne (1820-1849), également romancières, elle reste attachée aux paysages de son enfance, cultive le secret et se distingue par son indépendance d’esprit et son mysticisme.
    En 1842, Emily accompagne sa sœur Charlotte à Bruxelles dans un pensionnat de jeunes filles où elles restent neuf mois et reçoivent l’enseignement d’un professeur charismatique, Constantin Héger.
    Son unique roman, Les Hauts de Hurlevent, est publié en 1847 sous le pseudonyme d’Ellis Bell. Il s’inspire du romantisme d’un Walter Scott ou d’un Byron et raconte la passion destructrice qui unit Catherine Earnshaw et Heathcliff dans les landes sauvages du nord de l’Angleterre. À seulement trente ans, Emily Brontë meurt de la tuberculose.

     

     Il devrait n'être point de désespoir pour toi

    Tant que brûlent la nuit les étoiles

    Tant que le soir répand sa rosée silencieuse,

    Que le soleil dore le matin.

    Il devrait n’être point de désespoir, même si les larmes

    Ruissellent comme une rivière :

    Les plus chères de tes années ne sont-elles pas

    Autour de ton cœur à jamais ?

    Ceux-ci pleurent, tu pleures, il doit en être ainsi ;

    Les vents soupirent comme tu soupires,

    Et l’hiver en flocons déverse son chagrin

    Là où gisent les feuilles d’automne.

    Pourtant elles revivent, et de leur sort ton sort

    Ne saurait être séparé :

    Poursuis donc ton voyage, sinon ravie de joie,

    Du moins jamais le cœur brisé.

     

    Novembre 1839

     

    Traduit de l’anglais par Pierre Leyris 

    1n « Emily Jane Brontë, Poèmes 1836 – 1846  »


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