• Gabrielle de Villeneuve (1695-1755)

     

    Le conte La Belle et la Bête devint célèbre en 1757 lorsque Mme Leprince de Beaumont le publia dans son manuel d’éducation Le magasin des enfants. Ce n’était qu’une version nouvelle d’une œuvre dont l’auteure véritable est Gabrielle-Suzanne Brabot, épouse du lieutenant-colonel de Villeneuve qui la fit paraître dans Les contes marins et la jeune américaine en 1740. Mme Leprince de Beaumont a quelque peu transformé et raccourci le récit de Mme de Villeneuve, ce qui explique qu’il ait, en partie, perdu le caractère poétique de l’original. Dans le conte de Mme de Villeneuve, ce ne sont que philtres, charmes et phantasmes, statues enchantées dans des jardins étranges et fastueux, palais où scintillent des ors, des glaces et des lueurs de sortilèges. La Belle va d’émerveillements en émerveillements sans compter ceux d’un amour naissant qui achève de la griser. Le tout conté dans une langue ferme et légère, proche de celle de Nerval. La magie des jeux de couleurs, des airs de musique et des bruits de volières est évoquée avec tant de conviction qu’on éprouve l’impression physique de leur présence. Dans ce conte, l’auteure parle aussi d’un char capable de faire le tour de la terre et d’un appareil à lire dans la pensée. C’est, avant la lettre, de la « science-fiction ».

    Gabrielle de Villeneuve qui vivait de sa plume a composé une douzaine de volumes au moins, récits et pièces de théâtre parmi lesquels : Les Belles solitaires (1745), La Jardinière de Vincennes (1750-1753) et Le Juge prévenu (1754).

     

    La Belle et la Bête (extraits)

     

    Pendant son sommeil, elle rêva qu’elle était au bord d’un canal à perte de vue dont les deux côtés étaient ornés de deux rangs d’orangers et de myrtes fleuris d’une hauteur prodigieuse où, toute occupée de sa triste situation, elle déplorait l’infortune qui la condamnait à passer ses jours en ce lieu sans espoir d’en sortir.

     

    Un jeune homme, beau comme on dépeint l’Amour, d’une voix qui lui portait au cœur, lui dit : « Ne crois pas, la Belle, être si malheureuse que tu le parais.

     

    C’est dans ces lieux que tu dois recevoir la récompense qu’on t’a refusée injustement ailleurs… Je t’aime tendrement, seule tu peux faire mon bonheur en faisant le tien… »

     

    … Une pendule qui sonna douze heures en répétant douze fois son nom en musique l’obligea à se lever. Elle vit d’abord une toilette garnie de tout ce qui peut être nécessaire aux dames. Après d’être parée avec une sorte de plaisir dont elle ne devina pas la cause, elle passa au salon.

     

    … Quelque temps après, elle se mit à parcourir les nombreux appartements du palais. Elle en fut enchantée, n’ayant jamais rien vu de si beau. Le premier dans lequel elle entra fut un grand cabinet de glaces. Elle s’y voyait de toutes parts. D’abord, un bracelet pendant à une girandole vint lui frapper la vue. Elle y trouva le portrait du beau cavalier tel qu’elle avait cru le voir en dormant. Comment eût-elle pu le méconnaître ? Ses traits étaient déjà trop fortement gravés dans son esprit et peut-être dans son cœur. Avec une joie empressée elle mit ce bracelet à son bras sans réfléchir si cette action était convenable.

     

    … Aux approches de la nuit, tous les appartements furent éclairés de bougies parfumées mises dans des lustres transparents ou de différentes couleurs et non de cristal mais de diamant ou de rubis.

     

    A l’heure ordinaire, la Belle trouva son souper servi avec la même délicatesse et avec la même propreté.

     

    Elle se coucha tranquillement et s’endormit. Aussitôt son cher Inconnu revint à son esprit. Il parut lui dire tendrement : «  Que j’ai de joie à vous revoir, ma chère Belle, mais que votre rigueur me cause de maux ! Je connais qu’il faut s’attendre  d’être longtemps malheureux. » Ses idées changèrent d’objet, il lui semblait que ce jeune homme lui présentait une couronne ; le sommeil la lui faisait voir de cent façons différentes.

     

    … Ce mélange de joie et de tristesse dura toute la nuit. A son réveil, ayant l’imagination frappée par ce cher objet, elle chercha son portrait pour le confronter encore et pour voir si elle ne s’était point trompée. Elle courut à la galerie des peintures, où elle le reconnut encore mieux. Qu’elle fut de temps à l’admirer !...

     

    Photo : Josette Day qui incarnait la Belle dans le film La Belle et la Bête de Jean Cocteau


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