• Anne-Laure Cartier

    Anne-Laure Cartier vit à Rome où elle a été professeur de lettres au lycée français avant d’enseigner à l’université italienne. Poète, nouvelliste et critique littéraire, elle a aussi publié des entretiens avec des écrivains. " Poésie belle et grave, poésie de la célébration comme de la sensualité d'une femme exilée en elle-même et qui tente de concilier, par le verbe, esthétique et chant essentiel."

     

    L'exilé

     

    Ai-je oublié les bois

    Les forêts de l'automne

    Les forêts de chez moi

    Les grandes tristesses humides

    Sous la mousse discrète et douce

    Le parfum de l'écorce

    Et les grandes racines amoureuses de la terre ?

     

    Être vaguant et avide

    Amer conquérant de l'horizon

    Ai-je oublié le chuchotement des clairs-obscurs

    Et le silence des grands arbres ?

     

    À toujours marcher vers le soleil

    Fasciné par ses flammes sauvages

    J'ai laissé mes yeux brûler

    Et ne distingue plus à présent

    Les nuances subtiles

    Des tons pastels

     

    À trop écouter le vacarme des villes

    Je ne sais plus entendre

    Le joyeux essoufflement des herbes naissantes

    Et le rire des sources furtives

     

    Comment rejoindre les grands bois

    Et mes souvenirs épars sous les feuilles mortes ?

    Je n'ose pas même regarder en arrière

    Comment prendrais-je le chemin du retour ?

     

    (Eaux médiatrices, 1983) 

     

    Peinture : Berthe Morisot

     


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  • Nohad Salameh

     

    Née à Baalbek (Liban) en 1947, Nohad Salameh s'installe à Paris en 1989 après des débuts dans la presse littéraire. Son père, poète de langue arabe, lui a donné le goût des mots et des symboles. Son écriture "lyrique et dense" s'inscrit dans la lignée lumineuse de celle de Georges Schéhadé parmi les odeurs sensuelles et mystiques de l'Orient. Elle a reçu Le Grand Prix de Poésie de la Société des Gens de Lettres à l'automne 2007 pour l'ensemble de son œuvre. 

     

    Au bruit du raisin qui meurt

     

    T'aimer encore une heure une seconde

    Au bruit du raisin qui meurt dans mon cri d'enfant

    T'aimer juste un instant - visage habillé de mes yeux

    Même si l'hiver givre mon ombre.

     

    Ton corps en moi : soleil dans le soleil

    Escorté de lanternes et d'arômes.

    J'ignore quelle main dessine sur la vitre la complicité des cigognes.

     

    T'aimer encore une heure deux heures

    Au râle de la cendre qui décuple mes pas.

    Qu'importe le temps qui nous reste

    T'aimer plus tard - source maintenue froide pour des étés sans moulins.

    T'aimer : parole le long de moi sur moi contre moi.

    T'aimer systématique rassemblé

    Avant que le ramier prête serment à la mémoire

    Et que mon sosie retrace la route à prendre par l'ange.

     

    In Chants de l'avant-songe, 1993

     


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  • Patricia Castex-Menier

     

    Poétesse et romancière, elle est née à Paris en 1956. Elle a publié plusieurs recueils de poésies dont Lies (1977), Questions de lieu (1985), Chemin d'Éveil (1988), Infiniment demeure (1992), À ton nom d'archange (1998), Ce que me dit l'ensevelie (2001), Bouge tranquille (2004), X fois la nuit (2006). Elle s'exprime dans une langue admirable, fluide et très épurée.

     

    Chemin

    en

    verrous dans la montagne

     

    l'intense est plus haut,

     

    avec le vide.

     

    **********

     

    Ceinture

    d'arbres autour du mausolée :

     

    l'idée

    de la mort adoucie

    par le cercle.

     

    **********

     

    Jardin

    d'aujourd'hui,

     

    avec ses roses vibrantes.

     

    Mais 

    le geste de l'eau

    semble arrêté depuis des siècles,

     

    dans

    ces bassins

    où venaient les jeunes filles.

     

    **********

    Dans

    l'usure du corps

     

    ce

    désir d'aller, cette famine

    d'être,

     

    cette

    battue avec le souffle

    plus rare,

    quand

    la paix des villages

    est sans réponse.

     

    (Extraits de Questions de lieu)

     

    **********

     

    Ainsi

    la mansuétude de l'amant

     

    qui

    accompagne quand on les pleure ;

     

    la

    caresse remonte le dos, chaque vertèbre lue

     

    comme

    une lettre du nom que l'on cache.

     

    (extrait de Ce que me dit l'ensevelie)

     

    Illustration : Francis Picabia


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  • L'esprit de solitude de Jacqueline Kelen (extrait)

     

    « Dans la petite enfance, on est aimé et protégé bien plus qu’on aime. Le chemin de la maturité conduit à aimer bien plus que d’être aimé. À aimer « jusqu’à la déchirure, même trop, même mal », comme le chante Don Quichotte par la voix de Jacques Brel. Même sans rien recevoir en retour. Voilà pourquoi l’enfance ne suscite en moi nulle nostalgie : non que j’aie manqué d’affection, mais parce que, à l’image de tous les petits enfants, je recevais ou prenais bien plus que je ne donnais.

    Un individu ne devient intéressant qu’à partir du jour où il s’enquiert d’aimer bien plus que d’être apprécié, choyé ou courtisé. Cela peut advenir à n’importe quel âge, à la faveur d’une épreuve ou d’une illumination de conscience, ou bien jamais. La plupart des humains vivent et meurent « seuls », croient-ils, parce qu’en fait ils n’attendaient que d’être aimés.

    Celui qui aime n’est jamais seul. (…)

    La vie solitaire ressemble à un jardin fleuri : c’est un lieu d’affinités, mais on peut s’y promener seul et s’y sentir heureux sans être accompagné ».

     

    Extrait de L'esprit de solitude (Jacqueline Kelen)

     

    Peinture de Carina John William Godward


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  •  La commission (extraits), un texte d'Elena Poniatowska (Mexique)

    Je suis venue Martín, et tu n'es pas là. Je me suis assise sur le seuil de ta maison, appuyée contre ta porte et je pense qu'en un endroit de la ville, par une onde qui traverse l'air, tu dois deviner que je suis ici. Voici ton petit bout de jardin ; ton mimosa s'incline vers la rue et en passant les enfants lui arrachent les branches les plus accessibles... (…)

     

    Me voici contre le mur de ta maison, telle que je suis parfois contre le mur de ton dos. Le soleil donne aussi contre la vitre de tes fenêtres et peu à peu il faiblit car il est tard. Le ciel rougissant a chauffé ton chèvrefeuille et son odeur se fait de plus en plus pénétrante. C'est la tombée du jour. (…)

    Je suis penchée sur une feuille de papier et je t'écris. Je suis simplement venue te dire que je t'aime et comme tu n'es pas là je te l'écris. (…)

    Je pense à toi très lentement, comme si je te dessinais en moi et que tu restais gravé là. Je voudrais avoir la certitude que je vais te voir demain et après-demain et toujours dans une chaîne ininterrompue de jours ; que je pourrai te regarder lentement bien que je connaisse chaque recoin de ton visage ; rien entre nous n'a été provisoire ni un accident. (…)

    Dehors passent encore des enfants, en courant. Et une dame avec une casserole prévient, irritée : “ Ne me secoue pas la main, je vais renverser le lait...” Et je laisse ce crayon, Martín, et je laisse la feuille à lignes et je laisse mes bras pendre inutilement le long de mon corps et je t'attends. Je pense que j'aurais aimé t'étreindre. (…)

    Un chien aboie ; il aboie agressivement. Je crois qu'il est temps de partir. (…)

    Tu sais, depuis mon enfance je me suis assise ainsi à attendre, j'ai toujours été docile, parce que je t'attendais. Je sais que toutes les femmes attendent. Elles attendent la vie future, toutes ces images forgées dans la solitude, toute cette forêt qui marche vers elles : toute cette immense promesse qu'est l'homme ; une grenade qui s’ouvre soudain et montre ses grains rouges, brillants ; une grenade comme une bouche pulpeuse de mille grains.  Plus tard ces heures vécues en imagination, devenues heures réelles, devront prendre poids  et taille et dureté.

    Tous nous sommes – ô mon amour – si pleins de portraits intérieurs, si pleins de paysages non vécus.

     La nuit est tombée et je ne vois presque plus ce que je suis en train de griffonner sur le papier à lignes. Je ne distingue plus les lettres. Là où tu ne comprends pas, dans les espaces, dans les vides, mets : “Je t'aime...” Je ne sais si je vais glisser cette feuille sous la porte, je ne sais. Tu m'as donné un tel respect de toi-même.... Peut-être que maintenant je vais partir, je ne suis passée que pour demander à une voisine qu'elle te fasse la commission : qu'elle te dise que je suis venue.

     

     

    Peinture : William Adolphe Bouguereau

     


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