• L'esprit de solitude de Jacqueline Kelen (extrait)

     

    « Dans la petite enfance, on est aimé et protégé bien plus qu’on aime. Le chemin de la maturité conduit à aimer bien plus que d’être aimé. À aimer « jusqu’à la déchirure, même trop, même mal », comme le chante Don Quichotte par la voix de Jacques Brel. Même sans rien recevoir en retour. Voilà pourquoi l’enfance ne suscite en moi nulle nostalgie : non que j’aie manqué d’affection, mais parce que, à l’image de tous les petits enfants, je recevais ou prenais bien plus que je ne donnais.

    Un individu ne devient intéressant qu’à partir du jour où il s’enquiert d’aimer bien plus que d’être apprécié, choyé ou courtisé. Cela peut advenir à n’importe quel âge, à la faveur d’une épreuve ou d’une illumination de conscience, ou bien jamais. La plupart des humains vivent et meurent « seuls », croient-ils, parce qu’en fait ils n’attendaient que d’être aimés.

    Celui qui aime n’est jamais seul. (…)

    La vie solitaire ressemble à un jardin fleuri : c’est un lieu d’affinités, mais on peut s’y promener seul et s’y sentir heureux sans être accompagné ».

     

    Extrait de L'esprit de solitude (Jacqueline Kelen)

     

    Peinture de Carina John William Godward


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  •  La commission (extraits), un texte d'Elena Poniatowska (Mexique)

    Je suis venue Martín, et tu n'es pas là. Je me suis assise sur le seuil de ta maison, appuyée contre ta porte et je pense qu'en un endroit de la ville, par une onde qui traverse l'air, tu dois deviner que je suis ici. Voici ton petit bout de jardin ; ton mimosa s'incline vers la rue et en passant les enfants lui arrachent les branches les plus accessibles... (…)

     

    Me voici contre le mur de ta maison, telle que je suis parfois contre le mur de ton dos. Le soleil donne aussi contre la vitre de tes fenêtres et peu à peu il faiblit car il est tard. Le ciel rougissant a chauffé ton chèvrefeuille et son odeur se fait de plus en plus pénétrante. C'est la tombée du jour. (…)

    Je suis penchée sur une feuille de papier et je t'écris. Je suis simplement venue te dire que je t'aime et comme tu n'es pas là je te l'écris. (…)

    Je pense à toi très lentement, comme si je te dessinais en moi et que tu restais gravé là. Je voudrais avoir la certitude que je vais te voir demain et après-demain et toujours dans une chaîne ininterrompue de jours ; que je pourrai te regarder lentement bien que je connaisse chaque recoin de ton visage ; rien entre nous n'a été provisoire ni un accident. (…)

    Dehors passent encore des enfants, en courant. Et une dame avec une casserole prévient, irritée : “ Ne me secoue pas la main, je vais renverser le lait...” Et je laisse ce crayon, Martín, et je laisse la feuille à lignes et je laisse mes bras pendre inutilement le long de mon corps et je t'attends. Je pense que j'aurais aimé t'étreindre. (…)

    Un chien aboie ; il aboie agressivement. Je crois qu'il est temps de partir. (…)

    Tu sais, depuis mon enfance je me suis assise ainsi à attendre, j'ai toujours été docile, parce que je t'attendais. Je sais que toutes les femmes attendent. Elles attendent la vie future, toutes ces images forgées dans la solitude, toute cette forêt qui marche vers elles : toute cette immense promesse qu'est l'homme ; une grenade qui s’ouvre soudain et montre ses grains rouges, brillants ; une grenade comme une bouche pulpeuse de mille grains.  Plus tard ces heures vécues en imagination, devenues heures réelles, devront prendre poids  et taille et dureté.

    Tous nous sommes – ô mon amour – si pleins de portraits intérieurs, si pleins de paysages non vécus.

     La nuit est tombée et je ne vois presque plus ce que je suis en train de griffonner sur le papier à lignes. Je ne distingue plus les lettres. Là où tu ne comprends pas, dans les espaces, dans les vides, mets : “Je t'aime...” Je ne sais si je vais glisser cette feuille sous la porte, je ne sais. Tu m'as donné un tel respect de toi-même.... Peut-être que maintenant je vais partir, je ne suis passée que pour demander à une voisine qu'elle te fasse la commission : qu'elle te dise que je suis venue.

     

     

    Peinture : William Adolphe Bouguereau

     


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  • Murmures d’une larme

     

    Mon âme habite la brisure de ton absence …

     

    Et je danse ! Oui je danse !
    Je danse dans le frisson de ta peau de plumes
    Je danse dans l’écho de tes rires dénudés
    Je danse dans les ombres de tes baisers d’écume
    Oui je danse !

     

    Et je chante ! Oui je chante !
    Je chante dans le sang chaleureux de ta joie
    Je chante dans le miel de ta langue-caresse
    Je chante dans le fantôme de ton amour dépouillé
    Oui je chante !

     

    Et je crie ! Oui je crie !
    Je crie dans l’évanescence de tes yeux
    Je crie dans la blancheur sèche de tes os
    Je crie dans le verre brisé de tes lèvres
    Oui je crie !

     

    Et je pleure ! Oui je pleure !
    Je pleure dans la blessure consumée de mon ventre
    Je pleure dans la voix muette de mes sanglots
    Je pleure dans le coeur sans sel des adieux
    Oui je pleure !

     

    Et mon âme habite la brisure de ton absence …

     

    Patricia Houéfa Grange
    Tous droits réservés

    Mise en voix et en chant de ce poème par Patricia : ici


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  • Renouant avec l'oralité qui est la source du pantoun malais, Les voix du Pantoun est une première expérience de mise en voix et de sonorisation de pantouns réalisée par Pantoun Sayang - Les Amis Francopohones du pantoun. Une réalisation très réussie que Patricia Houéfa Grange nous présente dans sa note de blog publiée sur Papillons de Mots.  L'intégralité de l'album peut être écouté ici. 

     

    Un extrait - Le dizain des si

    Dizain écrit par Marie-Dominique Cabrières (publié dans l'anthologie Une poignée de pierreries, Editions Jentayu)

    Lu par Armelle Grellier

     

     


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  • Hélène CADOU

      Hélène CADOU (1922-2014)

    Hélène Laurent est née à Mesquer (Loire-Atlantique). Après des études de philosophie, elle rencontre le poète René Guy Cadou dont le recueil Les brancardiers de l'aube, publié en 1937, l'a profondément bouleversée. Elle l'épouse en 1946. Après la mort de René Guy en 1951, elle se consacre à son tour à l'écriture poétique avant de devenir conservateur de la demeure du poète à Louisfert-en-Poésie. Celle qui inspira à René Guy Cadou quelques-uns des plus beaux poèmes de la littérature française est aussi une grande voix de la poésie.   

     

    J’ai vu des paysages…

     

    J’ai vu des paysages refermés sur leurs forêts

    Des nuits profondes comme des citernes

    Des arbres qui taisaient dans l’ombre leurs secrets

    Mais aujourd’hui les fenêtres du ciel

    S’ouvrent sur une province inconnue

    Où les blés montent plus haut que les étoiles

    Où les fontaines au coin des rues

    Fleurissent comme des lampes familières. 

    Je goûte un pain meilleur que le silence

    Et j’épelle les jours simplement pour le bonheur.

    Qui parle de retour ?

    Il faut saluer la vieille terre

    Et pour le grand voyage préparer son cœur

    Avant l’éclatement final des saisons.

    J’ai peur d’être charmé par un reste d’aurore

    Et je retarde l’heure verticale

    Où je devrai sauter toute lumière éteinte

    Dans l’eau brûlante du Seigneur

    Mais je crois au port

    Comme l’abeille à la ruche

    Comme l’aile aux lois qui la portent

    Car Dieu sur l’avenir allume l’espérance

    Mieux qu’un million de phares sur la mer.

     

    Cantate des nuits intérieures 

     Editions Pierre Seghers, 1958

      

    Ce printemps trop grand pour moi…

     

    Ce printemps trop grand pour moi

    Me fait peur dit le vivant

     

    Il m’emporte à plein poumons

    Avec ses arbres son ciel

    Ses débordements de source

     

    Laissez-moi dormir encore

    Un instant un seul instant

     

    Pour que je compte mes bras

    Mes yeux mes jambes

    Et le nombre de mes doigts

     

    Avant de saisir le jour

    Et d’y fonder ma demeure.

     

     Le livre perdu, 

     Editions Rougerie, 1997 

       

    Peinture de He Jiaying


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