• Claire Goll (1890-1977)

    Figure alternative de la poésie française, Claire Goll a marqué les esprits en faisant fi des conventions. Elle est née de parents prussiens, aristocrates et juifs, très stricts et son enfance fut difficile.

    Elle fut l'une des muses de Rilke avant d'épouser, en 1921, Yvan Goll, romancier et poète comme elle. Ils écrivirent ensemble des recueils de poèmes dont Duo d'amour en 1959 et Les Cinq continents en 1922 qui est une anthologie mondiale de poésie contemporaine. Elle signa plusieurs livres d'effusion directe ou précieuse : Les larmes pétrifiées (1951) ou L'Ignifère (1969) ainsi que des recueils de chansons : Chansons indiennes (1952), Le cœur tatoué (1958).

    Quand son mari décède en 1950, elle décide de poursuivre leur œuvre commune. Elle publie donc La Poursuite du vent en 1976, les mémoires d'Yvan Goll, qui reste son ouvrage le plus remarqué.  

    Elle meurt en 1977 et est inhumée auprès d'Yvan Goll au cimetière du Père-Lachaise. Yvan Goll avait demandé de reposer en face de la tombe de Chopin, ce qui fut réalisé en 1955. Leur tombe porte un motif dessiné par Marc Chagall.

     

    Danse captive

    Ephèbe éclaboussé par le noir

    Et le jaune des bougies instables

    Homme ailée que les cadences soulèvent

    Du tapis vibrant de la chambre

    Tourne fouetté par la musique

    Dans ton boléro de peau musquée

    Mime le rapt de l'âme ivre

    Danse sur le sol incertain

    Ta rage canaille ta perte

    La joie proche des larmes acides

    Les lacets de feu contre la neige

    Tu ressembles aux bougies

    A leur volupté de brûler un soir.

     

    (L'Ignifère, 1969)

    Claire Goll

    Peinture de Fran Zainal


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  • Harlette Gregh (1881-1958)

    Harlette Gregh est une âme sensible qui n'a pas besoin de romantisme pour être heureuse et qui rayonne vers la nature et l'universel. Elle a épousé Fernand Gregh, le poète de l'intimité, académicien et fondateur de "l'école de l'humanisme", en 1902.

     

    Jeunes filles

     Leurs mains ont souvent le geste de se prendre,

    Et les doigts enlacés, elles s'en vont ainsi,

    Et l'ombre du jardin unit leur groupe tendre

    Aux formes des buissons entremêlés aussi.

     

    Le front touche le front, et l'épaule l'épaule ;

    Entre elles passe un nom, deux noms entre elles deux ;

    Et, dans le vent subtil et tiède qui les frôle,

    Palpitent mollement des songes amoureux.

     

    Elles vont, sans savoir rien d'autre que leur rêve

    A l'horizon doré du bonheur ingénu ;

    Et leur marche parfois s'interrompt et s'achève,

    Comme hésitent des pas sur un seuil inconnu.

     

    Elles vont, sans rien voir des choses de la vie,

    Elles qui sauront plus qu'un homme les douleurs !

    Et leur âme légère et jeune, heureuse, envie

    L'aube du jour obscur où couleront leurs pleurs !

     

    (Jeunesse, 1907) 

    Harlette Gregh

    Peinture de Robert Lewis Reid 


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  • Rosemonde Gérard (1866-1953)

    Elle est la petite-fille du comte Étienne Maurice Gérard, héros de Wagram. Orpheline de père, son parrain est le poète Leconte de Lisle et son tuteur Alexandre Dumas. 

    Son prénom de scène, Rosemonde, lui vient de sa grand-mère, Rosemonde de Valence, fille du comte de Valence et épouse du maréchal Gérard. Mais Rosemonde fut plus poète qu'actrice de théâtre. Dans son ascendance, elle comptait aussi la célèbre femme de lettres, Mme de Genlis, née en 1746. 

    Le 8 avril 1890, elle épouse Edmond Rostand à Paris. Elle fut avec bonheur l’âme d’une jeunesse chantante, donnant confiance à Edmond Rostand et rivalisant avec lui dans le dessein de l’encourager. Pour se convaincre de son rôle bénéfique, il suffit d’ouvrir son recueil de poèmes «Les Pipeaux » et de le feuilleter quelques instants. La nature y est tout entière présente. 

    Si elle n'avait pas épousé Edmond Rostand, elle aurait pu connaître la célébrité mais celle de son mari éclipsa la sienne. Rosemonde ne sembla pas souffrir de cette situation, toute dévouée à l'art et à la gloire de son mari. 

     

    La première feuille d'automne

    La première feuille d’automne
    Est la moins légère à porter
    Pour l’arbre vert qui s’en étonne
    Et l’air bleu qui la sent tomber.

    Malgré le mal qu’elle se donne
    Pour garder sa légèreté,
    La première feuille d’automne
    Est la moins légère à porter.

    Quel est ce vol qui tourbillonne ?
    Est-ce, à notre front de clarté,
    Le dernier papillon d’été ?
    Ou, sur notre âme qui frissonne,
    La première feuille d’automne ?

     (Les Pipeaux, 1889)

    Le dernier papillon

    Quand ne chante plus le grillon
    Et qu’on est avant dans l’automne,
    Quelque matin gris l’on s’étonne
    De voir un dernier papillon.

    Plus d’or, d’azur, de vermillon ;
    Son coloris est monotone ;
    La cendre dont il se festonne
    Se mêle au sable du sillon.

    D’où vient-il ?… et par quelle porte ?…
    Est-ce, parmi la feuille morte,
    Le seul des papillons vivants ?

    Ou, parmi la neige vivante,
    La petite ombre transparente
    D’un papillon mort au printemps ?

     (Les Pipeaux, 1889)

     Dernière chanson

    Il faut bien peu de chose
    Pour travailler :
    Une plume, une rose,
    Un encrier,
    Un rêve qui se pose
    Sur le papier…
    Il faut bien peu de chose
    Pour travailler !

    Il faut bien peu de chose
    Pour voyager :
    Un ciel, un oiseau rose,
    Un oranger,
    Un lac où l’on suppose
    Qu’il va neiger…
    Il faut bien peu de chose
    Pour voyager !

    Il faut bien peu de chose
    Pour s’adorer :
    Un jour un peu plus rose,
    Un soir doré,
    Un serment qui se pose
    Sur un baiser…
    Il faut bien peu de chose
    Pour s’adorer !

    Il faut beaucoup de choses
    Pour oublier :
    Beaucoup de printemps roses,
    Beaucoup d’étés,
    Un air qu’on se compose
    Un cœur broyé…
    Il faut beaucoup de choses
    Pour oublier !

     (Rien que des chansons, 1939)

    Rosemonde Gérard

    Peinture de Konstantin Makovsky


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  • Marie Nizet (1859-1922)

    Marie Nizet est une poétesse et femme de lettres belge. Elle est la fille de François-Joseph Nizet, docteur en droit, en sciences politiques et sociales ainsi qu'en philosophie et lettres de l'Université libre de Bruxelles. Il était également conservateur adjoint de la Bibliothèque royale et poète à ses heures. Le frère de l'écrivaine, Henri Nizet, était journaliste et romancier, auteur de Bruxelles rigole (1883) et des Boétiens (1885).

    Marie Nizet côtoya de nombreux étudiants slaves et balkaniques émigrés, à la fois pensionnaires et élèves de son père, ce qui expliquerait l'attrait de la jeune fille pour un pays où elle n'a encore jamais été. De fait, elle embrassa la cause patriotique de ces jeunes révolutionnaires qui rêvaient de libérer leur pays du joug des tyrans. Marie Nizet est en effet issu d'un milieu lettré et pénétré du culte des traditions nationales.

    Deux recueils de poèmes, un roman historique consacré aux déboires historiques des roumains, un mariage, un divorce. L'amour secret pour le marin Cecil Axel Veneglia lui inspira un recueil posthume, tout d'audace, de défi à la morale convenue et d'ardeur quasi mystique.

     La bouche

     Ni sa pensée, en vol vers moi par tant de lieues,
    Ni le rayon qui court sur son front de lumière,
    Ni sa beauté de jeune dieu qui la première
    Me tenta, ni ses yeux - ces deux caresses bleues ;

    Ni son cou ni ses bras, ni rien de ce qu'on touche,
    Ni rien de ce qu'on voit de lui ne vaut sa bouche
    Où l'on meurt de plaisir et qui s'acharne à mordre,

    Sa bouche de fraîcheur, de délices, de flamme,
    Fleur de volupté, de luxure et de désordre,
    Qui vous vide le cœur et vous boit jusqu'à l'âme...

     

    Marie Nizet

     Peinture de François Martin-Kavel


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  • Natalie Clifford-Barney (1876-1972)

    Homosexuelle comme son amie Renée Vivien, elle avait de la fortune et de la fantaisie. Son féminisme était cassant, son esprit d'indépendance et son objectivité toujours en éveil. Son "immoralité" s'accommode avec le goût du verbe fruité et l'invention de l'image concrète.

     

     Tierce-Rime

     Sensible auprès de toi, muet comme l’enfance,

    Je t’offris la pâleur de l’été maladif

    Dans une seule rose ouverte et sans défense.
     
    Quelle fée ouvragea, puis unit sans motif

    Ses pétales — qu’un fil de parfum semblait joindre —

    Et que tu vins casser d’un geste trop hâtif.
     
    Ils tombent un par un. Je te regarde feindre

    De ne pas voir combien se seront effeuillés.

    Ah ! se défaire ainsi doucement sans se plaindre !
     
    Et j’embrasse en silence (aveugle que tu es !)

    De larmes, de baisers, tes deux mains que je touche

    Avec mes lèvres moins qu’avec mes cils mouillés.
     
    Et tu repars distraite, et moi je me recouche

    Sur tout ton souvenir... Tel un pauvre histrion,

    Je mime un rôle ardent sur ta lointaine bouche !

      Et nous pleurons ensemble ainsi que nous rions

    À l’heure passagère et vide — Ta présence.

    Amour, n’est donc jamais ce que nous voudrions ?
     
    Quand perdras-tu sur moi ton étrange puissance ?

    Mon cœur malade, ah ! quand va-t-il ne plus sentir,

    Ou des yeux oublieux de la convalescence,

    Quand pourrai-je sans peur te regarder partir ?

     

    Fêtes

     Les lanternes parmi les arbres ont des joues

    Peintes : telles mousmés lumineuses qu’on loue !

    La chasse aux vers luisants prendra pour son taïaut

    Les sons de quelque flûte invisible qui joue :

    Arabesques d’une âme ancestrale et mantchoue

    Qui s’enfle du désir d’arriver sans défaut

    À cette lune prise au pommier le plus haut ?
     

    Un tourbillon de neige,

    Comme les lucioles

    Ont blanchi !

    En ajoutant vos regards

    Aux regards de mes hôtes,

    Je croirai au retour des lucioles.
     
     

    Voici du maître Avril la frêle orfèvrerie :

    Hyacinthes, muguets, cloisons pleines de miel ;

    La branche du pommier, fragilement fleurie,

    Semble être l’éphémère ouvrage d’Ariel.

    Je mets tout ce printemps sur ton grand lit : qu’il vienne

    Se rouler à tes pieds afin qu’il t’en souvienne. 

     

    Natalie Clifford-Barney

    Peinture de Pablo Picasso


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