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    Béatrice de Die (écrivait vers 1170)

     

    Contemporaine de Marie de France, elle épousa Guillaume de Poitiers. Ses poèmes ont été composés avant 1173 pour son amant Raimbaut d'Orange, poète médiocre, qui fut indifférent et infidèle. Il est curieux de constater qu'à l'époque où les poètes provençaux glorifie la dame "inaccessible", les vers de la Comtesse de Die reflètent avec tant de simplicité le chagrin d'une femme trahie par son amant. Sans complexes, ni complications, elle raconte avec sensualité, perspicacité, sur un ton joyeux ou mélancolique, ses chagrins et ses joies. Elle est la plus talentueuse des femmes trouvères ou plus exactement des "trobairitz".  

     

       Chanson

      

    Grande peine m'est advenue

     Pour un chevalier que j'ai eu,

     Je veux qu'en tous les temps l'on sache

     Comment moi, je l'ai tant aimé ;

     Et maintenant je suis trahie,

     Car je lui refusais l'amour, 

     J'étais pourtant en grand'folie

     Au lit comme toute vêtue.

     

    Combien voudrait mon chevalier

     Tenir un soir dans mes bras nus, 

     Pour lui seul, il serait comblé,

     Je ferais coussin de mes hanches ;

    Car je m'en suis bien plus éprise

    Que ne fut Flore de Blanchefleur.

     Mon amour et mon coeur lui donne,

     Mon âme, mes yeux, et ma vie.

     

    Bel ami, si plaisant et bon,

     Si vous retrouve en mon pouvoir

     Et me couche avec vous un soir

     Et d'amour vous donne un baiser,

     Nul plaisir ne sera meilleur

     Que vous, en place de mari,

     Sachez-le, si vous promettez

     De faire tout ce que je voudrais.

      

    Traduit de l’occitan par Pierre Seghers, in « Le livre d’or de la Poésie française, de 1940 à nos jours », Gérard et Cie (Marabout Université), 1963

     

    Dessin : Egon Schiele


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  • Marie de Clèves (1426-1487)

     Fille d'Adolphe IV de Clèves, elle épousa, à quatorze ans, Charles d'Orléans connu surtout pour ses œuvres poétiques écrites pendant sa longue captivité anglaise. Grande, blonde, un peu maigre, très élégante, son maintien fait penser à celui de la célèbre "Dame à la licorne". Elle fut courtisée par maints chevaliers et surtout par Jean de Lorraine, le fils du roi René. Son amour des beaux-arts l'amena à protéger des peintres. On lui doit aussi le somptueux manuscrit de Carpentras où elle avait fait recopier tous les poèmes de son mari.

    Nous n'avons pu trouver d'elle que deux rondeaux.  Celui qui débute par En la forêt de Longue Attente fut  rimé sur un thème imposé dans un concours auquel elle participa avec son époux et d'autres poètes de cour. Harmonieusement nostalgique, il est d'une écriture plus directe et plus souple que celui de Charles d'Orléans sur le même sujet.

     

    En la Forêt de Longue Attente
    Entrée suis en une sente
    Dont ôter je ne puis mon cœur,
    Pour moi je vis en grande langueur,
    Par Fortune qui me tourmente.

    Souvent Espoir chacun contente,
    Excepté moi, pauvre dolente,
    Qui nuit et jour suis en douleur
    En la forêt de Longue Attente.

    Ai-je donc tort, si je garmente*
    Plus que nulle qui soit vivante ?
    Par Dieu, non ! Ne veux mon malheur ! 
    Car ainsi m'aid' mon Créateur
    Qu'il n'est peine que je ne sente
    En la Forêt de Longue Attente.

    *me lamente

     Marie de CLEVES

    La Dame à la licorne (tapisserie)


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    Clara d'Anduze (début du treizième siècle)

    Cette descendante des seigneurs d'Anduze, de Sauve et d'Alais, aima un troubadour originaire de Montpellier, Uc de Saint-Cirq, amour partagé. Des "lozengiers" (traîtres) jaloux du bonheur des amants, réussirent à le troubler. Uc quitta sa bien-aimée pour une autre femme avant de s'en repentir dans une canso intitulée Anc mais non vi. Clara, la délaissée, pleura en vers sur son sort avec l'accent véridique et persuasif des "trobairitz" (troubadours). Sa plainte composée des purs joyaux de ses larmes est d'une profonde nostalgie. Elle est une des dernières à chanter en ce début du treizième siècle où la ruine des seigneurs du Midi, frappés par les barons du Nord, va porter un coup mortel à la prodigieuse efflorescence de la littérature provençale.

     

    Protestation de fidélité

    En grand émoi, pénible tourment et lourde incertitude, ont mis mon cœur les "losangiers" (1) et les soupçonneux, perfides dénigreurs d'amour et de joie. A cause d'eux, vous que j'aime, et bien plus que ma vie, vous voici loin de moi ; ils m'ont privée du bonheur de vous voir. Ah ! j'en mourrais de douleur et colère !

    On blâme en vain l'amour que j'ai pour vous ; aucun sermon ne peut changer mon cœur, ni mon amour sans cesse grandissant, ni mon désir, non plus ma douce envie. Tout être humain, fût-il mon ennemi, me devient cher s'il dit du bien de vous ; s'il vous dessert, il a beau faire ensuite : il ne saurait devant moi trouver grâce.

    Ne craignez point, jamais, mon bel ami, que j'aie un cœur félon qui vous trahisse, que je vous quitte et prenne un autre amant, quand m'en prieraient toutes les nobles dames. Amour me tient en votre cher bailliage : je veux garder pour vous un cœur loyal. Si de mon corps j'étais aussi maîtresse, tel en jouit qui jamais ne l'aurait.   

    Ami, tant j'ai amer souci de ne pas vous revoir, que, voulant chanter, je pleure et je pleure. Et mon plus beau poème reste en mon cœur et ne sera pas lu.

    (1) flatteurs

     Sculpture : Camille Claudel

     

    Clara d'Anduze

    Echo poétique :

    Je vous invite à lire La déchirure, lettre à Clara d'Anduze de Lionel Bourg ici


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    Jeanne FILLEUL (1424-1498)

    Marguerite d'Ecosse, femme du futur roi Louis XI, rimait nuit et jour des rondeaux dont on n'a pas retrouvé trace. Sa dame d'honneur, Jeanne FILLEUL, en écrivait aussi. Celui qu'elle nous a laissé nous fait regretter ceux qui ont été perdus. On pense qu'elle appartenait à une famille normande très connue d'avocats, d'écuyers et de marchands. Elle se maria avec Pierre de L'ESTENDARD, seigneur de Hanches.

     

    Rondeau

    Hélas ! mon ami, sur mon âme,

    Plus qu'autre femme,

    J'ai  de douleur si largement

    Que nullement

    Avoir confort je ne puis d'âme.

     

    J'ai tant de deuil en ma pensée,

    Que trépassée

    Est ma liesse depiecza (1)

    A l'heure que m'eûtes laissée

    Seule égarée,

    Tout mon plaisir se trépassa.

     

    Dont malheureuse je me clame,

    Par Notre-Dame,

    D'être vôtre si longuement,

    Car clairement

    Je connais que trop vous ame (2)

    Hélas ! mon ami, sur mon âme.

     

    (1) depuis longtemps

    (2) aime

     

    Jeanne FILLEUL

     Peinture : Jean HEY 


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    Christine de Pisan (1364-vers 1430)

    Très érudite, elle est la première des femmes savantes et des femmes auteures Son père, qui est conseiller de Charles V, la marie à Estienne du Castel alors qu'elle n'a que 15 ans. Devenue veuve à 25 ans, après 10 années de parfait bonheur auprès de son mari, elle se jette dans l'étude pour oublier son chagrin. Elle devient la première femme à vivre de sa plume. Elle écrit 12 livres en prose et près de 400 poèmes. Seule, face à la société, Christine de Pisan se mesure avec elle et prend conscience de la situation précaire de la femme, du tort que lui ont fait les médisances et les sarcasmes du moyen âge. Elle réclame pour ses sœurs une réhabilitation morale, une instruction plus poussée et une révision de la situation juridique des veuves et des célibataires. Elle est la première théoricienne du féminisme moderne. Parmi ses poèmes d'amour, il faut distinguer ses exercices d'amour courtois, dictés par le souci de satisfaire sa clientèle de seigneurs, et ceux où elle trahit l'âme de la veuve inconsolable, véritables poèmes-cris particulièrement bouleversants. 

     

    La fille qui n'a point d'ami

     

    A qui dira-t-elle sa peine,

    La fille qui n'a point d'ami ?

     

    La fille qui n'a point d'ami,

    Comment vit-elle ?

    Elle ne dort jour ni demi

    Mais toujours veille.

    Ce fait amour qui la réveille

    Et qui la garde de dormir.

     

    A qui dira-t-elle sa pensée,

    La fille qui n'a point d'ami ?

     

    Il y en a bien qui en ont deux,

    Deux, trois ou quatre,

    Mais je n'en ai pas un tout seul

    Pour moi ébattre.

    Hélas ! mon joli temps se passe,

    Mon téton commence à mollir.

     

    A qui dira-t-elle sa pensée,

    La fille qui n'a point d'ami ?

     

    J'ai le vouloir si très humain

    Et tel courage

    Que plus tôt anuit que demain

    En mon jeune âge

    J'aimerais mieux mourir de rage

    Que de vivre en un tel ennui.

     

    A qui dira-t-elle sa pensée,

    La fille qui n'a point d'ami ?

     

    Chanson de la pastoure 

     

    Il n'est si joli métier

    Que de mener en pâture

    Ses agneaux sur la verdure,

    Jamais je n'en changerai.

     

    Qui verrait ces bergerettes

    Et ces plaisants pastoureaux

    S'entr'aimer par amourettes,

    Tresser des fleurs en chapeaux,

     

    Il dirait qu'il n'est sentier

    Ni voye qui soit si pure,

    Jamais d'autre n'aurait cure

    Mais s'en voudrait contenter ;

    Il n'est si joli métier.

     

    Ces pastours sur leur musette,

    Au gazouillis des oiseaux,

    Vous disent des bergerettes

    Et des beaux motets nouveaux ;

     

    Ils aiment de coeur entier ;

    Au son de leur turelure,

    Dansent tant que l'été dure,

    Autre ébat n'ont le penser.

    Il n'est si joli métier.

     

     Plaidoyer pour les femmes (extrait)

     

    (...) J'affirme, moi que les femmes n'ont pas les cœurs

    Enclins à cruauté faire

    Car nature de femme est débonnaire.

    Je conclus que tout homme raisonnable

    Doit les femmes priser, chérir, aimer ;

    Qu'il ait souci de ne jamais blâmer

    Celle de qui tout homme est descendu.

    Ne lui soit le mal pour le bien rendu.

    C'est sa mère, c'est sa sœur, c'est sa mie,

    Ne sied pas qu'il la traite en ennemie. 

     

     

    Christine de Pisan

     

     Peinture d'Emile MUNIER (cliquer sur limage pour l'agrandir)


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