• Lettres à un inconnu

    Lettres à un inconnu de Marianne WEREFKIN, éditions Klincksiek, 1999

    Marianne Werefkin naît en 1860 dans une famille d’aristocrates russes. Sa mère, peintre à ses heures, se charge de son éducation artistique. Leur déménagement vers Saint-Pétersbourg lui permet d'étudier pendant dix années avec le peintre Ilia Repine. En 1888, sa main droite est déchirée dans un accident par balle et il lui faudra une volonté de fer pour reprendre le pinceau et le crayon. En 1892, elle rencontre Alexej Jawlensky, un jeune peintre sans le sou. Le couple s’installe à Munich. C'est là que Marianne tient vers 1900 un salon où elle reçoit la scène intellectuelle et bohème. Elle fonde une communauté artistique orientée sur le groupe romantique des Nazaréens, célèbre au début du 19ème siècle, auquel Vassily Kandinsky se joindra.

    Entre 1901 et 1905, elle rédige les “Lettres à un inconnu”, une sorte de journal intime sous la forme d'une correspondance avec une personne imaginaire.  

    En 1909, elle est l’un des membres fondateurs, avec Alexej Jawlensky et Vassily Kandinsky, de la Nouvelle Association des artistes de Munich, en amont du groupe “Der Blaue Reiter” (Le Cavalier Bleu) formé en 1912.  

    En 1921, Marianne Werefkin et Alexej Jawlenski, qui se sont réfugiés en Suisse, se séparent. Alexej abandonne Marianne après 29 années de vie commune. Marianne restera à Ascona, un petit village de pêcheurs suisse au bord du lac Majeur jusqu'à sa mort en 1938. 

    Le lien entre  Marianne Werefkin et Alexej Jawlenski relève d'une étrange amitié amoureuse dont il est difficile de cerner la nature, d'ailleurs fluctuante, où l'estime se mêle (ou succède) à l'affection et à une mutuelle admiration. Elle va enchaîner l'un à l'autre deux êtres d'exception qu'un idéal commun avait jeté sur les routes de l'exil et qui s'étaient promis d'unir leurs forces pour combattre le matérialisme et le positivisme (cette "pierre sur le cœur" disait D. Merejkovski) et de contribuer au renouveau spirituel de l'Occident par l'art  et par l'amour.

    Le commencement des Lettres à un inconnu coïncide avec une détérioration sensible des rapports de Marianne et de son compagnon, de plus en plus engagé dans sa liaison avec Hélène Nesnakomoff, la femme de chambre de Marianne, liaison qui mettra cette dernière à la torture. En 1902, Marianne emmènera le "jeune couple" en Russie pour dissimuler la grossesse d'Hélène et organiser la naissance de l'enfant. Les Lettres renvoient l'écho poignant (sur le versant du cœur, non des faits) de ces épisodes dramatiques, tout en apportant à leur auteure une consolation bienvenue et l'occasion de s'évader dans les "limbes diaphanes" et le "pays des songes".    

  • Lettres à un inconnu : extrait 5

     

    L'amour rêvé, celui que seul j'aime, est dans les infimes finesses, les ententes muettes, les compréhensions de la pensée, du sentiment, les délicatesses d'approches, les soins du cœur, les attentions à l'âme.

     

    Steppes  aux horizons immenses,

    Temple au mille piliers et voûtes sombres,

    Mer profonde aux algues mouvantes,

    Dunes silencieuses et neige pure et blanche,

      voilà l'âme que j'aime.

     

    Marianne WEREFKIN

    Lettres à un inconnu

     

    Peinture réalisée par l'auteure


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  •   

    L’art est une philosophie, c’est une appréciation de la vie, un commentaire de la vie. Si l’art n’était que la création de tableaux, de pièces de musique, de poésies – l’art serait une occupation futile, quelquefois seulement pardonnable. Mais l’art,  c’est un des feux qui éclairent la vie. Sans lui il y aurait un espoir de moins, une désespérance en plus.  (…) 

    La science donne son « comment » aux faits, l’art y met un pourquoi. Le vrai art est celui qui rend  l’âme des choses  et cette âme-là est l'artiste. C'est l'artiste qui fait l'âme des choses, c’est son œil qui l’y met. Voilà pourquoi l’art est personnel et la science ne l’est pas.  La philosophie, la religion, l’amour sont des arts. (…) 

    Artiste est celui qui voit la vie comme un beau tapis aux multiples couleurs, comme un chant sans paroles ou comme un mystère.  Artiste est aussi celui qui voit dans la vie la réalisation constante de quelque goût personnel ou la manifestation d’une force, d’un sentiment indivisibles.  En tous ces cas, artiste est celui qui oppose à la réalité des choses perçues l’irréel de son âme d’artiste,  son goût, sa passion, sa mélancolie, sa joie, sa verve, sa force.

     

    Marianne WEREFKIN

    Lettres à un inconnu (3ème cahier)

     

    Peinture réalisée par l'auteure

     


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  • Extrait 3

     

    « J’aime l’inconnu, celui qui ne me fait pas la guerre, qui écoute avec intérêt mes contes bleus, qui n’éteint pas une lampe à ma fête, qui ne fane pas mes fleurs. Il s’amuse à regarder les tableaux fantastiques que je lui montre, il ne jette pas ma main quand je la lui donne. Il ne me parle jamais de la vie. Sachant que je n’en veux pas, il me garde mon rêve. Quand je suis malade, il ne s’en va pas, mais à mon chevet me raconte avec la voix de ma mère des histoires  simples si tendres, des histoires qui font doucement pleurer. La nuit quand je pense si ardemment aux questions de l’art et de la vie, il ne me tourne pas le dos. Oh ! misère de vouloir autre chose que tout le monde. Je suis dépaysée dans la vie, je ne comprends pas son langage. »

     

    Marianne Werefkin

    Lettres à un inconnu (1er cahier) 

     

    Peinture réalisée par l’auteure


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  • Extrait 2

     

    " Et je me souviens que là, là, très loin, un ciel immense et l’océan saluaient mon réveil. J’ai vu bien de belles choses dans ma vie. J’ai vu Venise dans la splendeur d’une nuit de printemps, saturée de lune jusqu’aux derniers replis de ses ruelles tortueuses, avec l’eau mystique de ses canaux, son ciel bleu, ses noires gondoles et ses feux et ses chants. J’ai vu l’Elbrouz (5630 m) à la première aube, tout blanc sur un ciel fantastique que traversait la longue queue d’un météore orange. J’ai vu le Kathec (5050 m dans la chaîne du Caucase) déchirer de sa cime les orages et apparaître immaculé dans la splendeur de ses neiges éclairées de lune. J’ai vu, dans la solitude de Guernesey, hurler l’océan sous l’œil rouge d’un phare, et j’ai vu la Mer Noire chatoyer au soleil, alors que les amandiers en fleurs mettaient sur le ciel leurs fines dentelles. J’ai vu le Brenner assoupi dans la neige et les riantes vallées de Géorgie s’étendre à mes pieds comme un tapis de verdure et de fleurs. J’ai vu à Amsterdam la glorieuse rentrée d’un transatlantique dans la joie d’une rade éclairée de mille feux. J’ai vu aussi la beauté infinie de nos campagnes russes où une âme semble vivre partout, charmant de sa voix. Et de toutes les beautés que j’ai vues, toutes senties et comprises, la plage modeste de Carteret m’est la plus chère, la plus suggestive : c’est là que j’ai aimé."  

      

    Marianne WEREFKIN 

     

    Lettres à un inconnu 

     

    Peinture réalisée par l'auteure 


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  • Marianne von Werefkin (1860-1938)

     

    " Quand on a dit j'aime on est sur le point de ne plus aimer (…). Le doute est la douceur de l'amour. A l'état de doute l'amour est forgeur de chimères, invraisemblable dans ses suppositions, incohérent, illogique, tout au moment donné, pour un rien il dérange la marche de l'histoire, les sciences exactes lui sont peu de choses, il n'est pas de miracle qu'il ne puisse croire vrai. La langue hypocrite des humains appelle cela avoir de l'intérêt pour quelqu'un. La langue artiste de l'amour, si soigneuse des formes, trouve cent noms à la chose. Du cœur qui aime à celui qui doit lui répondre, les mensonges cumulent les mensonges. La douce joie de voir briller à votre vue des yeux que vous ne voulez pas indifférents se change en désir de les voir là toujours devant soi, ces yeux qui toujours doivent briller. Oh ! mensonge des mensonges. Posséder un amour, c'est perdre. Toujours est en amour le chemin vers le jamais plus. La raison, en amour, c'est raffiner le mensonge, c'est de l'inventer et ne jamais viser à la réalisation. C'est de serrer doucement des doigts qui frémissent et ne pas vouloir les toucher. C'est, allant la nuit par de sombres allées, sentir l'amour battre follement de l'aile, et ne pas le toucher. Aimer c'est deviner et ne pas connaître, c'est inventer et ne pas approfondir, surtout ce n'est rien demander, mais laisser tout venir. " (...)    

     

    Marianne WEREFKIN 

    Lettres à un inconnu  

     

    Peinture réalisée par l'auteure


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