• Lettres à un inconnu

    Lettres à un inconnu de Marianne WEREFKIN (1860-1938)

    Éditions Klincksiek, 1999 

      

    Issue d'une famille d'aristocrates russes, Marianne étudie la peinture pendant 10 ans avec le peintre Ilia Repine. En 1892, elle rencontre Alexej Jawlensky, jeune peintre sans le sou. Le couple s'installe à Munich où Marianne tient un salon où elle reçoit la scène intellectuelle et bohème. Elle rédige "Les lettres à un inconnu" entre 1901 et 1905, une sorte de journal intime sous la forme d'une correspondance avec une personne imaginaire. En 1921, Marianne Werefkin et Alexej Jawlenski, qui se sont réfugiés en Suisse, se séparent. Alexej abandonne Marianne après 29 années de vie commune. Marianne restera à Ascona, un petit village de pêcheurs suisse au bord du lac Majeur jusqu'à sa mort en 1938. Son ultime tableau, L'église, date de 1936. " Pour moi, il n'y a dans l'art qu'un but : vers Dieu", écrit-elle dans les dernières pages de son journal.   

    Le lien entre  Marianne Werefkin et Alexej Jawlenski relève d'une étrange amitié amoureuse dont il est difficile de cerner la nature, d'ailleurs fluctuante, où l'estime se mêle (ou succède) à l'affection et à une mutuelle admiration. Elle va enchaîner l'un à l'autre deux êtres d'exception qu'un idéal commun avait jeté sur les routes de l'exil et qui s'étaient promis d'unir leurs forces pour combattre le matérialisme et le positivisme (cette "pierre sur le cœur" disait D. Merejkovski) et de contribuer au renouveau spirituel de l'Occident par l'art  et par l'amour. 

    Le commencement des Lettres à un inconnu coïncide avec une détérioration sensible des rapports de Marianne et de son compagnon, de plus en plus engagé dans sa liaison avec Hélène Nesnakomoff, la femme de chambre de Marianne, liaison qui mettra cette dernière à la torture. En 1902, Marianne emmènera le "jeune couple" en Russie pour dissimuler la grossesse d'Hélène et organiser la naissance de l'enfant. Les Lettres renvoient l'écho poignant (sur le versant du cœur, non des faits) de ces épisodes dramatiques, tout en apportant à leur auteure une consolation bienvenue et l'occasion de s'évader dans les "limbes diaphanes" et le "pays des songes".    

  • Lettre à un inconnu - Extrait 7

     

    Il est une chose que ma nature ne supporte pas, que seul le mot allemand Knechtschaft (servitude) sait rendre. Tout droit de possession sur ma personne physique ou morale me fait bondir. Librement, de mon gré, je me donne sans marchander. Dès que je sens la main qui veut me prendre, je la mords. La liberté, c'est le fond de mon moi. Libre - je sers, prise - je tyrannise. Cette ardeur de la liberté, je l'ai eue en moi du premier jour de ma vie. Pour être libre, je suis prête au martyre. La plus belle cage, celle de l'amour, me fait fuir. Jamais je n'ai voulu être à  quelqu'un. Tout ce qu'on m'impose me dégoûte. Je suis à celui qui ne m'a jamais eue. J'ai servi mon père jusqu'à un entier sacrifice de moi-même, parce qu'il m'a laissée libre. Sa mémoire m'est sacrée, parce que de lui j'ai eu ma liberté. L'amour, le sacrifice, la vocation, je ne les comprends que libres.  "Frei und rein bin ich in meinem wahn" (libre et pure je suis dans ma folie). Voici les mots de mon moi. Je déteste la morale parce que c'est l'assujetissement de mon moi à quelque chose qui n'est pas moi.  

    Marianne WEREFKIN

    Lettres à un inconnu 

     

    Peinture de l'auteure


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  • Lettres à un inconnu : extrait 6

     

    Une lune perchée si haut qu'elle en semble toute petite, court comme un gamin dans le réseau des nuages noirs et blancs. Une grande, une énorme étoile la regarde du bas de l'horizon. Les arbres d'un noir intense atteignent des dimensions inouïes. Sur les pelouses des lueurs blanches qui viennent et vont, changeant le paysage comme un décor de théâtre. Derrière le parc fantastique, la ville silencieuse, dormant, lourde dans les ombres de ses lanternes éteintes. De folles paroles d'amour courent joyeuses dans l'air tout vibrant de mystères. Chacune d'elle crée un atome de beauté qui va se nicher dans les herbes endiamantées de rosée, dans les buissons serrés les uns contre les autres comme des têtes chevelues. Et d'instant en instant monte l'accord du sentir humain et de la beauté de la nuit. 

     

    Marianne WEREFKIN

    Lettres à un inconnu

     

    Peinture réalisée par l'auteure

     


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  • Lettres à un inconnu : extrait 5

     

    L'amour rêvé, celui que seul j'aime, est dans les infimes finesses, les ententes muettes, les compréhensions de la pensée, du sentiment, les délicatesses d'approches, les soins du cœur, les attentions à l'âme.

     

    Steppes  aux horizons immenses,

    Temple au mille piliers et voûtes sombres,

    Mer profonde aux algues mouvantes,

    Dunes silencieuses et neige pure et blanche,

      voilà l'âme que j'aime.

     

    Marianne WEREFKIN

    Lettres à un inconnu

     

    Peinture réalisée par l'auteure


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  •   

    L’art est une philosophie, c’est une appréciation de la vie, un commentaire de la vie. Si l’art n’était que la création de tableaux, de pièces de musique, de poésies – l’art serait une occupation futile, quelquefois seulement pardonnable. Mais l’art,  c’est un des feux qui éclairent la vie. Sans lui il y aurait un espoir de moins, une désespérance en plus.  (…) 

    La science donne son « comment » aux faits, l’art y met un pourquoi. Le vrai art est celui qui rend  l’âme des choses  et cette âme-là est l'artiste. C'est l'artiste qui fait l'âme des choses, c’est son œil qui l’y met. Voilà pourquoi l’art est personnel et la science ne l’est pas.  La philosophie, la religion, l’amour sont des arts. (…) 

    Artiste est celui qui voit la vie comme un beau tapis aux multiples couleurs, comme un chant sans paroles ou comme un mystère.  Artiste est aussi celui qui voit dans la vie la réalisation constante de quelque goût personnel ou la manifestation d’une force, d’un sentiment indivisibles.  En tous ces cas, artiste est celui qui oppose à la réalité des choses perçues l’irréel de son âme d’artiste,  son goût, sa passion, sa mélancolie, sa joie, sa verve, sa force.

     

    Marianne WEREFKIN

    Lettres à un inconnu (3ème cahier)

     

    Peinture réalisée par l'auteure

     


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  • Lettre à un inconnu : extrait 3

     

    « J’aime l’inconnu, celui qui ne me fait pas la guerre, qui écoute avec intérêt mes contes bleus, qui n’éteint pas une lampe à ma fête, qui ne fane pas mes fleurs. Il s’amuse à regarder les tableaux fantastiques que je lui montre, il ne jette pas ma main quand je la lui donne. Il ne me parle jamais de la vie. Sachant que je n’en veux pas, il me garde mon rêve. Quand je suis malade, il ne s’en va pas, mais à mon chevet me raconte avec la voix de ma mère des histoires  simples si tendres, des histoires qui font doucement pleurer. La nuit quand je pense si ardemment aux questions de l’art et de la vie, il ne me tourne pas le dos. Oh ! misère de vouloir autre chose que tout le monde. Je suis dépaysée dans la vie, je ne comprends pas son langage. »

     

    Marianne Werefkin

    Lettres à un inconnu (1er cahier) 

     

    Peinture réalisée par l’auteure


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