• La commission (extraits), un texte d'Elena Poniatowska (Mexique)

     La commission (extraits), un texte d'Elena Poniatowska (Mexique)

    Je suis venue Martín, et tu n'es pas là. Je me suis assise sur le seuil de ta maison, appuyée contre ta porte et je pense qu'en un endroit de la ville, par une onde qui traverse l'air, tu dois deviner que je suis ici. Voici ton petit bout de jardin ; ton mimosa s'incline vers la rue et en passant les enfants lui arrachent les branches les plus accessibles... (…)

     

    Me voici contre le mur de ta maison, telle que je suis parfois contre le mur de ton dos. Le soleil donne aussi contre la vitre de tes fenêtres et peu à peu il faiblit car il est tard. Le ciel rougissant a chauffé ton chèvrefeuille et son odeur se fait de plus en plus pénétrante. C'est la tombée du jour. (…)

    Je suis penchée sur une feuille de papier et je t'écris. Je suis simplement venue te dire que je t'aime et comme tu n'es pas là je te l'écris. (…)

    Je pense à toi très lentement, comme si je te dessinais en moi et que tu restais gravé là. Je voudrais avoir la certitude que je vais te voir demain et après-demain et toujours dans une chaîne ininterrompue de jours ; que je pourrai te regarder lentement bien que je connaisse chaque recoin de ton visage ; rien entre nous n'a été provisoire ni un accident. (…)

    Dehors passent encore des enfants, en courant. Et une dame avec une casserole prévient, irritée : “ Ne me secoue pas la main, je vais renverser le lait...” Et je laisse ce crayon, Martín, et je laisse la feuille à lignes et je laisse mes bras pendre inutilement le long de mon corps et je t'attends. Je pense que j'aurais aimé t'étreindre. (…)

    Un chien aboie ; il aboie agressivement. Je crois qu'il est temps de partir. (…)

    Tu sais, depuis mon enfance je me suis assise ainsi à attendre, j'ai toujours été docile, parce que je t'attendais. Je sais que toutes les femmes attendent. Elles attendent la vie future, toutes ces images forgées dans la solitude, toute cette forêt qui marche vers elles : toute cette immense promesse qu'est l'homme ; une grenade qui s’ouvre soudain et montre ses grains rouges, brillants ; une grenade comme une bouche pulpeuse de mille grains.  Plus tard ces heures vécues en imagination, devenues heures réelles, devront prendre poids  et taille et dureté.

    Tous nous sommes – ô mon amour – si pleins de portraits intérieurs, si pleins de paysages non vécus.

     La nuit est tombée et je ne vois presque plus ce que je suis en train de griffonner sur le papier à lignes. Je ne distingue plus les lettres. Là où tu ne comprends pas, dans les espaces, dans les vides, mets : “Je t'aime...” Je ne sais si je vais glisser cette feuille sous la porte, je ne sais. Tu m'as donné un tel respect de toi-même.... Peut-être que maintenant je vais partir, je ne suis passée que pour demander à une voisine qu'elle te fasse la commission : qu'elle te dise que je suis venue.

     

     

    Peinture : William Adolphe Bouguereau

     


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