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    Ce blog est consacré à la poésie féminine de langue française du Moyen Âge à nos jours. Pourquoi la poésie féminine me direz-vous ? Ce choix part du constat qu'il n'a jamais été fait beaucoup de place aux femmes poètes à travers  l'histoire.

    En remontant l'histoire de la poésie (soit environ dix siècles), on observe que les femmes, bien que minoritaires dans cet art, nous ont légué des œuvres qui sont loin d'être négligeables. Elle ont pourtant longtemps été considérées comme des écrivains mineurs, ce qui ne semble pas justifié lorsqu'on lit leurs écrits. Les femmes possèdent un talent qui leur est propre et leurs poèmes ne sont pas que les mièvres reflets de ceux des hommes comme on l'a souvent dit ou pensé. Elles ont donc injustement été passées sous silence.

    Qu'est-ce qui justifie cette mise à l'écart ? Pourquoi les femmes n'ont-elles pas réussi à avoir la même renommée que les hommes ?

    L'une des raisons pour lesquelles on connaît mal les poétesses tient certainement à leur faible nombre. Pendant très longtemps, écrire n'a guère été possible pour les femmes qui étaient presque exclusivement cantonnées aux activités domestiques. Ecrire s'est même souvent apparenté pour elles à une véritable course d'obstacles.  

    En outre, beaucoup de femmes n'ont pas eu le souci de la renommée et n'ont pas  cherché pas à se faire connaître. Madame Deshoulières, par exemple, a mis 16 ans pour se décider à réunir en 2 volumes ses poèmes, bien que ses amis l'aient sans cesse encouragée à le faire. Hélène Picard a écrit nombre de poèmes au dos de factures qu'elle égarait aussitôt. Sa principale œuvre, Pour un mauvais garçon, fut épuisée dès sa publication en 1927 et, de son vivant, elle ne songea jamais à le rééditer alors que bibliophiles et lettrés se le disputent aujourd'hui à prix d'or.

     Il est vrai que les flèches qui leur étaient décochées n'ont pas encouragé les poétesses à sortir de l'ombre. Barbey d'Aurevilly se moquait de "leur petit horizon d'idées" et de "leur génie sédentaire comme leurs personnes." Baudelaire n'était pas plus tendre déplorant chez celles qui écrivaient "ces ridicules masculins qui prennent dans la femme les proportions d'une monstruosité." Pour Petit de Juleville, "les femmes sont plutôt faites pour inspirer ou pour consoler les poètes que pour rivaliser avec eux."

    Heureusement que Rimbaud écrivit : " Quand sera brisé l'infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle... elle sera poète, elle aussi. La femme trouvera de l'inconnu !  Ses mondes d'idées différeront-ils des nôtres ? Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses ; nous les prendrons, nous les comprendrons..."

    Le monde extérieur a longtemps échappé aux femmes, c'est pourquoi  on retrouve souvent dans leurs poèmes des thèmes tels que la foi, l'angoisse devant la mort, le sentiment amoureux, l'amour maternel, l'amour sublimé, le merveilleux, le féerique, l'onirique puis au  début du vingtième siècle, la passion de la nature. Les phénomènes sociaux et la politique, dont les responsabilités incombaient aux hommes, n'ont guère passionné les femmes poètes. La guerre leur a parfois inspiré de la haine et des sanglots. Mais elles se sont rarement insurgées contre ces  massacres qui leur ont ravi tant d'êtres chers. Quelques femmes poètes, toutefois, se sont rangées du côté des opprimés notamment Marceline Desbordes-Valmore et Louise Michel. 

    Mais si nous avons autant ignoré les poétesses, n'est-ce  pas avant tout parce qu'elles sont des femmes ? Il nous suffit de feuilleter des anthologies de poésies pour constater qu'il est fait très peu de place aux femmes poètes. Louise Labé vaut pourtant bien l'un des poètes de la Pléiade. Marceline Desbordes-Valmore peut être rangée parmi les tout premiers romantiques. Quant à Colette, Cécile Sauvage, Sabine Sicaud, Marie Noël, elles ne font pas piètres figures à côté de leurs contemporains. Et que dire de toutes les autres  moins connues que ces dernières ?

    Régine Deforges, dans l'introduction de son ouvrage "Poèmes de femmes" écrit : " les femmes poètes ne sont pas seulement oubliées, méconnues : on les a tuées... Oui tuées ! Car l'ignorance que l'on a d'une œuvre la tue."

    Dans Poetessa, j'ai envie de faire entendre les voix de ces femmes poètes talentueuses et injustement oubliées. Vous pourrez y lire des poèmes de femmes d'expression française  ayant écrit entre le Moyen-Age et le début du vingtième siècle. Bien que j'aie classé les poèmes dans des rubriques correspondant à la période de leur création, il n'y a pas d'ordre chronologique dans leur présentation à l'intérieur de ces rubriques.

    Quant à la poésie féminine contemporaine, étant donné qu'elle est protégée par le droit d'auteur,  je lui consacrerai une part réduite.  

     Au plaisir de vous croiser ici,

     Claire Lise COUX

     Si vous le souhaitez, vous pouvez consulter ma bibliographie ici. 

     Anthologie de référence : "La poésie féminine" de Jeanine Moulin (Editions Seghers)  

  • Renée Vivien née Pauline Mary Tarn (1877-1909)

    Elle refusait son époque, vivait dans un appartement aux tentures baissées. L’amour viril lui semblait sans délicatesse, dégradant. Son appétit des femmes tient de l’extase intellectuelle et morale plus que  physique. En écriture, elle a une grande perfection technique : elle est avec Verlaine la championne de l’hendécasyllabe. D’ascendance anglaise et américaine mais parisienne d’adoption, elle s’est installée en France et a voué sa poésie tout comme sa vie à Sapho, n’hésitant pas à renverser les valeurs de la société de la Belle Epoque pour exprimer l’inexprimable (une femme s’adressant à une autre femme). Au-delà de cet aspect transgressif, la poésie de Renée Vivien instaure une inhérence de la conscience et du corps qui exploite magnifiquement toutes les ressources de la musicalité des mots et de leur valeur émotionnelle.

    Je vous propose la lecture de la lettre qu’elle a écrite à Natalie Clifford-Barney à laquelle j’ai consacré mon précédent billet. Renée Vivien évoque, dans cette lettre, la nostalgie de l’amour passionnel et conflictuel qu’elles ont partagé. A la suite de cette lettre, vous pourrez lire son poème Chair des choses issu de son ouvrage, Sillages, 1908.

     

    Lettre à Natalie Clifford-Barney

    14 août 1902

    J’ai reçu ton livre, Natalie – il est beau et triste comme souvenir de toi. Et j’ai retrouvé, flottant entre les pages, le parfum blond de ton esprit froid et fin. Tu as trouvé, pour ton volume, des phrases d’arc-en-ciel et d’opale – de merveilleuses phrases irisées…

    J’ai lu tout avec la joie douloureuse que l’on éprouve lorsque la Beauté se révèle à nous, descend en nous.

    Je ne puis aller vers toi. Je te l’ai dit par la voix brève d’un télégramme, mes plans sont changés, mon adresse : Hôtel Royal Dieppe – pendant quinze jours.

    – J’ai beaucoup rêvé et réfléchi – et j’ai vaincu l’ardente faiblesse qui un instant m’a entraînée vers toi… vers la souffrance certaine, inévitable pour toutes deux –

    – Ce que tu m’écris en marge de ton livre me le prouve une fois de plus. Je ne sais ce que tu appelles des « choses horribles » ni ce qui peut te sembler horrible. Je sais qu’autrefois des choses de toi m’ont également paru horribles – des choses que tu as dites, faites, vécues. Ceci importe peu à l’heure qu’il est, mais les paroles m’ont fait comprendre une fois de plus combien il est nécessaire que nous suivions chacune notre chemin différent. Tu as l’amour d’Eva [Palmer], l’amour profond d’Eva, cet amour t’appartient, apprécie-le et comprends-le pendant qu’il en est temps encore, – sans quoi tu le pleureras vainement plus tard. Mais je crois que tu es comme moi, – tu n’apprécies les choses douces et les êtres aimés que lorsque tu les as perdus – Cela vous laisse au moins l’infinie volupté du regret – quoique rien au monde, ni sur la terre ni dans le ciel, ne vaille un regret.

    Tourne-toi vers Eva – réfugie-toi dans son immense tendresse – et ne te souviens de moi que très rarement, comme une flamme éteinte – comme un peu de cendres et de poussière.

    Quoiqu’en vérité je sois une flamme vivante, et qui brûle et qui se consume loin de toi – et que t’importe aujourd’hui pour qui et pourquoi elle se consume ?

    Souviens-toi que l’amitié est faite de silence, elle a les pas voilés de ceux qui demeurent dans les temples – mais elle ne lève pas le voile et ne pénètre pas dans le sanctuaire.

    – Je te donne le lointain baiser de ceux qui s’en vont au tournant des chemins.

    Tendrement et tristement

    Pauline

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    Chair des choses

     

    Je possède, en mes doigts subtils, le sens du monde,
    Car le toucher pénètre ainsi que fait la voix,
    L'harmonie et le songe et la douleur profonde
    Frémissent longuement sur le bout de mes doigts.

    Je comprends mieux, en les frôlant, les choses belles,
    Je partage leur vie intense en les touchant,
    C'est alors que je sais ce qu'elles ont en elles
    De noble, de très doux et de pareil au chant.

    Car mes doigts ont connu la chair des poteries
    La chair lisse du marbre aux féminins contours
    Que la main qui les sait modeler a meurtries,
    Et celle de la perle et celle du velours.

    Ils ont connu la vie intime des fourrures,
    Toison chaude et superbe où je plonge les mains !
    Ils ont connu l'ardent secret des chevelures
    Où se sont effeuillés des milliers de jasmins.

    Et, pareils à ceux-là qui viennent des voyages.
    Mes doigts ont parcouru d'infinis horizons,
    Ils ont éclairé, mieux que mes yeux, des visages
    Et m'ont prophétisé d'obscures trahisons.


    Ils ont connu la peau subtile de la femme,
    Et ses frissons cruels et ses parfums sournois...
    Chair des choses ! j'ai cru parfois étreindre une âme
    Avec le frôlement prolongé de mes doigts...
      

    (Sillages, 1908)

    Renée Vivien

    Peinture de Richard Burlet

     


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