• Marie Nizet (1859-1922)

    Marie Nizet est une poétesse et femme de lettres belge. Elle est la fille de François-Joseph Nizet, docteur en droit, en sciences politiques et sociales ainsi qu'en philosophie et lettres de l'Université libre de Bruxelles. Il était également conservateur adjoint de la Bibliothèque royale et poète à ses heures. Le frère de l'écrivaine, Henri Nizet, était journaliste et romancier, auteur de Bruxelles rigole (1883) et des Boétiens (1885).

    Marie Nizet côtoya de nombreux étudiants slaves et balkaniques émigrés, à la fois pensionnaires et élèves de son père, ce qui expliquerait l'attrait de la jeune fille pour un pays où elle n'a encore jamais été. De fait, elle embrassa la cause patriotique de ces jeunes révolutionnaires qui rêvaient de libérer leur pays du joug des tyrans. Marie Nizet est en effet issu d'un milieu lettré et pénétré du culte des traditions nationales.

    Deux recueils de poèmes, un roman historique consacré aux déboires historiques des roumains, un mariage, un divorce. L'amour secret pour le marin Cecil Axel Veneglia lui inspira un recueil posthume, tout d'audace, de défi à la morale convenue et d'ardeur quasi mystique.

     La bouche

     Ni sa pensée, en vol vers moi par tant de lieues,
    Ni le rayon qui court sur son front de lumière,
    Ni sa beauté de jeune dieu qui la première
    Me tenta, ni ses yeux - ces deux caresses bleues ;

    Ni son cou ni ses bras, ni rien de ce qu'on touche,
    Ni rien de ce qu'on voit de lui ne vaut sa bouche
    Où l'on meurt de plaisir et qui s'acharne à mordre,

    Sa bouche de fraîcheur, de délices, de flamme,
    Fleur de volupté, de luxure et de désordre,
    Qui vous vide le cœur et vous boit jusqu'à l'âme...

     

    Marie Nizet

     Peinture de François Martin-Kavel


    1 commentaire
  • Renée Vivien née Pauline Mary Tarn (1877-1909)

    Elle refusait son époque, vivait dans un appartement aux tentures baissées. L’amour viril lui semblait sans délicatesse, dégradant. Son appétit des femmes tient de l’extase intellectuelle et morale plus que  physique. En écriture, elle a une grande perfection technique : elle est avec Verlaine la championne de l’hendécasyllabe. D’ascendance anglaise et américaine mais parisienne d’adoption, elle s’est installée en France et a voué sa poésie tout comme sa vie à Sapho, n’hésitant pas à renverser les valeurs de la société de la Belle Epoque pour exprimer l’inexprimable (une femme s’adressant à une autre femme). Au-delà de cet aspect transgressif, la poésie de Renée Vivien instaure une inhérence de la conscience et du corps qui exploite magnifiquement toutes les ressources de la musicalité des mots et de leur valeur émotionnelle.

    Je vous propose la lecture de la lettre qu’elle a écrite à Natalie Clifford-Barney à laquelle j’ai consacré mon précédent billet. Renée Vivien évoque, dans cette lettre, la nostalgie de l’amour passionnel et conflictuel qu’elles ont partagé. A la suite de cette lettre, vous pourrez lire son poème Chair des choses issu de son ouvrage, Sillages, 1908.

     

    Lettre à Natalie Clifford-Barney

    14 août 1902

    J’ai reçu ton livre, Natalie – il est beau et triste comme souvenir de toi. Et j’ai retrouvé, flottant entre les pages, le parfum blond de ton esprit froid et fin. Tu as trouvé, pour ton volume, des phrases d’arc-en-ciel et d’opale – de merveilleuses phrases irisées…

    J’ai lu tout avec la joie douloureuse que l’on éprouve lorsque la Beauté se révèle à nous, descend en nous.

    Je ne puis aller vers toi. Je te l’ai dit par la voix brève d’un télégramme, mes plans sont changés, mon adresse : Hôtel Royal Dieppe – pendant quinze jours.

    – J’ai beaucoup rêvé et réfléchi – et j’ai vaincu l’ardente faiblesse qui un instant m’a entraînée vers toi… vers la souffrance certaine, inévitable pour toutes deux –

    – Ce que tu m’écris en marge de ton livre me le prouve une fois de plus. Je ne sais ce que tu appelles des « choses horribles » ni ce qui peut te sembler horrible. Je sais qu’autrefois des choses de toi m’ont également paru horribles – des choses que tu as dites, faites, vécues. Ceci importe peu à l’heure qu’il est, mais les paroles m’ont fait comprendre une fois de plus combien il est nécessaire que nous suivions chacune notre chemin différent. Tu as l’amour d’Eva [Palmer], l’amour profond d’Eva, cet amour t’appartient, apprécie-le et comprends-le pendant qu’il en est temps encore, – sans quoi tu le pleureras vainement plus tard. Mais je crois que tu es comme moi, – tu n’apprécies les choses douces et les êtres aimés que lorsque tu les as perdus – Cela vous laisse au moins l’infinie volupté du regret – quoique rien au monde, ni sur la terre ni dans le ciel, ne vaille un regret.

    Tourne-toi vers Eva – réfugie-toi dans son immense tendresse – et ne te souviens de moi que très rarement, comme une flamme éteinte – comme un peu de cendres et de poussière.

    Quoiqu’en vérité je sois une flamme vivante, et qui brûle et qui se consume loin de toi – et que t’importe aujourd’hui pour qui et pourquoi elle se consume ?

    Souviens-toi que l’amitié est faite de silence, elle a les pas voilés de ceux qui demeurent dans les temples – mais elle ne lève pas le voile et ne pénètre pas dans le sanctuaire.

    – Je te donne le lointain baiser de ceux qui s’en vont au tournant des chemins.

    Tendrement et tristement

    Pauline

    --------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- 

    Chair des choses

     

    Je possède, en mes doigts subtils, le sens du monde,
    Car le toucher pénètre ainsi que fait la voix,
    L'harmonie et le songe et la douleur profonde
    Frémissent longuement sur le bout de mes doigts.

    Je comprends mieux, en les frôlant, les choses belles,
    Je partage leur vie intense en les touchant,
    C'est alors que je sais ce qu'elles ont en elles
    De noble, de très doux et de pareil au chant.

    Car mes doigts ont connu la chair des poteries
    La chair lisse du marbre aux féminins contours
    Que la main qui les sait modeler a meurtries,
    Et celle de la perle et celle du velours.

    Ils ont connu la vie intime des fourrures,
    Toison chaude et superbe où je plonge les mains !
    Ils ont connu l'ardent secret des chevelures
    Où se sont effeuillés des milliers de jasmins.

    Et, pareils à ceux-là qui viennent des voyages.
    Mes doigts ont parcouru d'infinis horizons,
    Ils ont éclairé, mieux que mes yeux, des visages
    Et m'ont prophétisé d'obscures trahisons.


    Ils ont connu la peau subtile de la femme,
    Et ses frissons cruels et ses parfums sournois...
    Chair des choses ! j'ai cru parfois étreindre une âme
    Avec le frôlement prolongé de mes doigts...
      

    (Sillages, 1908)

    Renée Vivien

    Peinture de Richard Burlet

     


    votre commentaire
  • Natalie Clifford-Barney (1876-1972)

    Homosexuelle comme son amie Renée Vivien, elle avait de la fortune et de la fantaisie. Son féminisme était cassant, son esprit d'indépendance et son objectivité toujours en éveil. Son "immoralité" s'accommode avec le goût du verbe fruité et l'invention de l'image concrète.

     

     Tierce-Rime

     Sensible auprès de toi, muet comme l’enfance,

    Je t’offris la pâleur de l’été maladif

    Dans une seule rose ouverte et sans défense.
     
    Quelle fée ouvragea, puis unit sans motif

    Ses pétales — qu’un fil de parfum semblait joindre —

    Et que tu vins casser d’un geste trop hâtif.
     
    Ils tombent un par un. Je te regarde feindre

    De ne pas voir combien se seront effeuillés.

    Ah ! se défaire ainsi doucement sans se plaindre !
     
    Et j’embrasse en silence (aveugle que tu es !)

    De larmes, de baisers, tes deux mains que je touche

    Avec mes lèvres moins qu’avec mes cils mouillés.
     
    Et tu repars distraite, et moi je me recouche

    Sur tout ton souvenir... Tel un pauvre histrion,

    Je mime un rôle ardent sur ta lointaine bouche !

      Et nous pleurons ensemble ainsi que nous rions

    À l’heure passagère et vide — Ta présence.

    Amour, n’est donc jamais ce que nous voudrions ?
     
    Quand perdras-tu sur moi ton étrange puissance ?

    Mon cœur malade, ah ! quand va-t-il ne plus sentir,

    Ou des yeux oublieux de la convalescence,

    Quand pourrai-je sans peur te regarder partir ?

     

    Fêtes

     Les lanternes parmi les arbres ont des joues

    Peintes : telles mousmés lumineuses qu’on loue !

    La chasse aux vers luisants prendra pour son taïaut

    Les sons de quelque flûte invisible qui joue :

    Arabesques d’une âme ancestrale et mantchoue

    Qui s’enfle du désir d’arriver sans défaut

    À cette lune prise au pommier le plus haut ?
     

    Un tourbillon de neige,

    Comme les lucioles

    Ont blanchi !

    En ajoutant vos regards

    Aux regards de mes hôtes,

    Je croirai au retour des lucioles.
     
     

    Voici du maître Avril la frêle orfèvrerie :

    Hyacinthes, muguets, cloisons pleines de miel ;

    La branche du pommier, fragilement fleurie,

    Semble être l’éphémère ouvrage d’Ariel.

    Je mets tout ce printemps sur ton grand lit : qu’il vienne

    Se rouler à tes pieds afin qu’il t’en souvienne. 

     

    Natalie Clifford-Barney

    Peinture de Pablo Picasso


    votre commentaire
  • Marie Nervat (1874-1909)

    Epouse de Jacques Nervat, elle a écrit avec lui Le geste d'accueil (1900, Bibliothèque de l'Effort) et Les rêves unis (Mercure de France, 1905). Ils sont les parents du poète Philippe Chabaneix. Elle a écrit des poèmes classiques mais avec une spontanéité, une fraîcheur et une vérité quotidienne qui leur donnent une aura.

     

    Je voudrais aller me promener dans les bois

    Je voudrais aller me promener dans les bois ;
    j'aurais un grand chapeau, une robe légère,
    je me griserais d'air et de bonne lumière,
    et tu me rapprendrais à marcher à ton bras.

    Je voudrais aller dans un grand bois, un vieux bois,
    où l'on dit que les fées se promènent encore ;
    peut-être en attendant du soir jusqu'à l'aurore,
    qu'une d'elles nous laisserait ouïr sa voix.

    Moi je n'ai pas vu d'arbres depuis si longtemps,
    ni de fleurs dans les jardins ! Celles que tu portes,
    et que tu poses sur mon lit, à moitié mortes,
    achèvent de mourir dans les appartements.

    Ce ne sont pas de vraies fleurs libres sous le ciel ;
    elles ont des robes rouges trop tuyautées,
    puis, sur les draps, on dirait des taches figées,
    taches de sang qui font plus pâles mes mains frêles.

    J'aime mes mains à présent, elles sont si blanches !
    je vois les petites veines bleues sous la peau,
    je n'ai gardé à ma main gauche que l'anneau,
    l'anneau d'or que tu m'as donné avec ton âme.

    Mes pauvres mains ont l'air si lasses sur les draps !
    Ah ! je voudrais sortir, marcher, je me sens forte,
    je voudrais fuir bien loin, et refermer la porte
    sur cette chambre monotone de malade.

     

    Marie Nervat

    Peinture de Kees van Dongen


    2 commentaires
  • Gérard d'Houville, nom de plume de Marie de Heredia (1875-1963)

    Fille de José Maria de Heredia, femme d'Henri de Régnier et belle sœur de Pierre Louÿs, auteure de trois romans, elle écrit entre romantisme et Parnasse une poésie rigoureuse et sensible qui nous parle de la vie intérieure et s'interroge devant la mort. Son pseudonyme « Gérard d'Houville » vient du nom de jeune fille de sa grand-mère paternelle. Sous ce nom de plume, elle reçoit, en 1918, le premier prix de littérature de l'Académie française pour l'ensemble de son œuvre  : elle est la première femme à obtenir ce prix.

     

    Les plus tristes amours du monde

     Les plus tristes amours du monde,
    Ô mon cœur, qui les a chantées ?
    Sapho ? Didon ? Yseult la blonde ?
    Ariane en son île ronde ?
    Armide aux grâces enchantées ?
    Les plus tristes amours du monde,
    Ô mon cœur, qui les a chantées ?

     

    Les plus tristes amours du monde,
    Ô mon cœur, qui les a vécues ?
    Grande Hélène, en désirs féconde ?
    Héro tendant les bras vers l’onde ?
    Cléopâtre deux fois vaincue ?
    Les plus tristes amours du monde,
    Ô mon cœur, qui les as vécues ?

     

    Epitaphe

    Je veux dormir au fond des bois, pour que le vent
    Fasse parfois frémir le feuillage mouvant
    Et l’agite dans l’air comme une chevelure
    Au-dessus de ma tombe, et, selon l’heure obscure
    Ou claire, l’ombre des feuilles avec le jour
    Y tracera, légère et noire, et tour à tour,
    En mots mystérieux, arabesque suprême,
    Une épitaphe aussi changeante que moi-même.

     

    Gérard d'Houville

    Peinture de George Romney 


    votre commentaire



    Suivre le flux RSS des articles
    Suivre le flux RSS des commentaires