• Philiberte de Fleurs (écrivait vers 1540)

    Elle était veuve, lorsqu'elle exalta - en cinq cents vers ! - les vertus de son époux disparu, le sieur de Marteray, Jehan de La Bauline. Accompli et parfait, le décrit-elle. Qu'elle est mignonne lorsqu'elle dit sa foi en l'homme pour qui elle se pensait destinée ! Pour lui seul réservée et choisie ! ... Pour autant, Philiberte convola en secondes noces avec le seigneur de Pisay. Il n'est pas exclu que ce soit par opposition à son nouveau mari que le premier ait pris à ses yeux tant d'éclat. 

    Elle est l'auteure des Soupirs de la Viduité dont voici un extrait.

     

    Mon cœur, surpris d'une extrême tristesse,

    Fait, ô mon Dieu, qu'à toi ma voix j'adresse,

    Te suppliant n'avoir à déplaisir,

    Si, par ces vers, faits à peu de loisir,

    Je tâche au vrai d'exprimer et d'écrire

    Ce que mon coeur affligé ne peut dire,

    Puisque je suis privée de celui

    Qui était mien, et moi seule pour lui,

    Seule pour lui réservée et choisie,

    Pour, de tous points, vivre à sa fantaisie.

    ... Etant pourvu d'un bon entendement,

    S'était acquis un parfait jugement

    En Poésie, ès accords de musique

    Puisés au fond de la mathématique.

    Bref, il était accompli et parfait,

    Chacun l'a pu connaître par effet ;

    Car s'il voulait se commander de faire

    Quelque discours de sérieux affaire,

    Il en sortait, au grand étonnement

    De qui l'oyait plus attentivement.

    Moi donc, étant heureusement réduite

    Sous son pouvoir, par sa sage poursuite,

    Lui obéis l'espace de dix ans,

    Avecques l'heur (1) qu'ores plus je n'attends :

    J'attends plutôt de voir finir ma vie

    Par ce regret, qui, fâcheux, m'y convie.

    Mais de quoi sert ce triste lamenter ?

    Le Ciel l'a pris, le Ciel se peut vanter

    D'avoir acquis, en son brillant empire,

    Un astre beau, que l'on verra reluire,

    Quand Jupiter, rendant le temps serein,

    Voudra ouvrir sa libérale main.

    ... Jamais bon cœur, aimant sans fiction,

    Ne peut souffrir, sans démonstration,

    Une douleur extrêmement cruelle, 

    Comme j'éprouve, et la puis dire telle,

    Ayant perdu tout l'espoir de mon mieux,

    Comme mon cœur témoigne par mes yeux.

    Or, ai-je beau me fâcher et me plaindre,

    Sans toi, mon Dieu, je ne saurai restreindre

    L'œil fontaineux, ruisselant cette humeur,

    Qui ne permet receler ma douleur...

     

    (in Bibliothèque française, 1772)

     (1) Bonheur

       

    Philiberte DE FLEURS

    Peinture de Jean-Baptiste Corot


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  •  

    Clara d'Anduze (début du treizième siècle)

    Cette descendante des seigneurs d'Anduze, de Sauve et d'Alais, aima un troubadour originaire de Montpellier, Uc de Saint-Cirq, amour partagé. Des "lozengiers" (traîtres) jaloux du bonheur des amants, réussirent à le troubler. Uc quitta sa bien-aimée pour une autre femme avant de s'en repentir dans une canso intitulée Anc mais non vi. Clara, la délaissée, pleura en vers sur son sort avec l'accent véridique et persuasif des "trobairitz" (troubadours). Sa plainte composée des purs joyaux de ses larmes est d'une profonde nostalgie. Elle est une des dernières à chanter en ce début du treizième siècle où la ruine des seigneurs du Midi, frappés par les barons du Nord, va porter un coup mortel à la prodigieuse efflorescence de la littérature provençale.

     

    Protestation de fidélité

    En grand émoi, pénible tourment et lourde incertitude, ont mis mon cœur les "losangiers" (1) et les soupçonneux, perfides dénigreurs d'amour et de joie. A cause d'eux, vous que j'aime, et bien plus que ma vie, vous voici loin de moi ; ils m'ont privée du bonheur de vous voir. Ah ! j'en mourrais de douleur et colère !

    On blâme en vain l'amour que j'ai pour vous ; aucun sermon ne peut changer mon cœur, ni mon amour sans cesse grandissant, ni mon désir, non plus ma douce envie. Tout être humain, fût-il mon ennemi, me devient cher s'il dit du bien de vous ; s'il vous dessert, il a beau faire ensuite : il ne saurait devant moi trouver grâce.

    Ne craignez point, jamais, mon bel ami, que j'aie un cœur félon qui vous trahisse, que je vous quitte et prenne un autre amant, quand m'en prieraient toutes les nobles dames. Amour me tient en votre cher bailliage : je veux garder pour vous un cœur loyal. Si de mon corps j'étais aussi maîtresse, tel en jouit qui jamais ne l'aurait.   

    Ami, tant j'ai amer souci de ne pas vous revoir, que, voulant chanter, je pleure et je pleure. Et mon plus beau poème reste en mon cœur et ne sera pas lu.

    (1) flatteurs

     Sculpture : Camille Claudel

    Clara d'Anduze

    Echo poétique :

    Je vous invite à lire La déchirure, lettre à Clara d'Anduze de Lionel Bourg ici


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  •  

    Jeanne FILLEUL (1424-1498)

    Marguerite d'Ecosse, femme du futur roi Louis XI, rimait nuit et jour des rondeaux dont on n'a pas retrouvé trace. Sa dame d'honneur, Jeanne FILLEUL, en écrivait aussi. Celui qu'elle nous a laissé nous fait regretter ceux qui ont été perdus. On pense qu'elle appartenait à une famille normande très connue d'avocats, d'écuyers et de marchands. Elle se maria avec Pierre de L'ESTENDARD, seigneur de Hanches.

     

    Rondeau

    Hélas ! mon ami, sur mon âme,

    Plus qu'autre femme,

    J'ai  de douleur si largement

    Que nullement

    Avoir confort je ne puis d'âme.

     

    J'ai tant de deuil en ma pensée,

    Que trépassée

    Est ma liesse depiecza (1)

    A l'heure que m'eûtes laissée

    Seule égarée,

    Tout mon plaisir se trépassa.

     

    Dont malheureuse je me clame,

    Par Notre-Dame,

    D'être vôtre si longuement,

    Car clairement

    Je connais que trop vous ame (2)

    Hélas ! mon ami, sur mon âme.

     

    (1) depuis longtemps

    (2) aime

     

    Jeanne FILLEUL

     Peinture : Jean HEY 


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  •  

    Marie DAUGUET (1860-1942)

    Cette poétesse est presque oubliée. Il s'agit pourtant d'une des plus grandes voix du début du  vingtième siècle, l'une des premières femmes à entrer dans la prestigieuse et ô combien masculine revue du "Mercure de France". Rémy de Gourmont, Francis Carco l'ont soutenue. Il est difficile de comprendre pourquoi elle ne suscite pas plus d'intérêt.

    Marie Dauguet fait paraître son premier ouvrage, La naissance du poète, en 1897. Elle collabore à plusieurs revues : Mercure de France, Minerva, La Fronde, Revue Hebdomadaire, La Plume, Poésia... Quoique vivant à l'écart, au milieu de la nature, sa grande inspiratrice, elle connaît les milieux littéraires et fait quelques séjours parisiens. L'Académie française couronne son recueil Par l'amour en 1906.

    Préfaçant son recueil Par l'amour (1904), Rémy de Gourmont souligne : "D'instinct, Marie DAUGUET fraternise avec la vie végétale et c'est là qu'elle prend ses rimes et ses métaphores, sa philosophie et sa mélancolie." Cette poétesse, qui est aussi peintre et pianiste, a vécu en pleine terre en Haute-Saône et dans les Vosges et s'affirme un de nos meilleurs poètes de la nature, sans artifices.

     

    L'ancienne croix percluse...

     

    L'ancienne croix percluse à la croisée des routes

    Qui tend ses bras de mousse au gris de l'horizon ;

    Sur le chaume rasé que la lune veloute,

    Fume l'herbe qu'on brûle à l'arrière-saison.

     

    Souffle, vent de douceur au travers de la plaine ;

    Il semble que tu aies peur de parler tout haut,

    Sous les yeux de la lune aux lueurs de phalène

    Qui emmèle ses feux aux branches des bouleaux.

     

    La rivière aux clapotements charmants qui marche,

    Reflète les peupliers brumeux des pâquis

    Et voit danser la lune incertaine sous l'arche

    De ce vieux pont bossu dans la vase accroupi.

     

    Deux chèvres, près de nous, front haut, broutent les ronces ;

    Mes coudes sur le dos basané du vieux pont,

    Je m'abandonne au songe où la glèbe s'enfonce,

    A celui de la lune en fuite sous les joncs.

     

    *****************

     

    Ce n'est rien, c'est la vie 

     

    Ce n'est rien, c'est la rive,

    Contre laquelle bat le cœur craintif de l'eau ;

    C'est un oiseau, pleurant, perdu dans les roseaux ;

    C'est en nous du chagrin que ce soir doux avive.

     

    Ce n'est rien, c'est un astre,

     Seul au bord du ciel vide et qui brille en tremblant ;

     C'est le soupir voilé des peupliers bleuâtres,

     De quelque rêve épars au travers de mon sang.

     

    Ce n'est rien, c'est la vie,

     Avec tous ses désirs dupés et son effort ;

     C'est toi, c'est l'élément, la nature asservie

     Et qui tente - vers quoi ? - ce douloureux essor. 

     

    Marie DAUGUET

    Peinture de Louis Janmot


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  • Ondine VALMORE (1821-1853)

     

    Tout intrigue chez la fille de Marceline DESBORDES-VALMORE. L'antiféminisme de cette femme volontaire et dynamique est pour le moins curieux. En dépit de sa brillante réussite, elle devient inspectrice des pensionnats de jeunes filles de la Seine en 1848, Ondine VALMORE souhaitait qu'on votât une loi pour empêcher les femmes d'écrire des livres. Ses poèmes n'ont paru qu'en 1932. Il est curieux aussi qu'aimant sa mère, cet "ange de fer" ne se soit jamais entendu avec elle. Il est vrai que leurs caractères sont très différents. Marceline est expansive, sa fille très réservée. Marceline est peu cultivée, Ondine se passionne pour les sciences, les langues et la littérature. Marceline a du catholicisme une conception très souple alors que sa fille s'attache étroitement aux dogmes. Leur seul trait commun est l'amour de la poésie. Celle d'Ondine témoigne d'un mysticisme fiévreux et d'une hâte nerveuse à jouir de l'existence qu'explique peut-être un pressentiment de sa mort prochaine. En lisant ses poèmes, on est à la fois enchanté et attristé par des rires frais et une voix grave qui semble se détacher du monde. On ne peut que regretter que la courte vie d'Ondine n'ait pu lui laisser le temps de mûrir ses talents. 

     

     

    Anniversaire

     

    Merci, mère, merci pour mon jour de naissance,

    Où ta prière à Dieu m'apprend à le bénir !

    Merci pour mon passé, pour ma jeune espérance,

    Pour tes yeux, deux soleils de mon pur avenir !

    Si j'y suis, faible encor, comme au jour où mon âme

    S'exhala de la tienne en saluant le jour,

    Je viendrai comme alors cacher, enfant ou femme,

    Mon sourire et mes pleurs au fond de ton amour ;

    Si le ciel t'exauçait pour ma paisible vie,

    Ô mère, sur ton bras, j'appuierais mon bonheur ;

    Et si, dans l'avenir, la paix m'était ravie,

    Je la retrouverais en priant sur ton cœur.

     

     

    **********************

       La voix

    La neige au loin couvre la terre nue ;
    Les bois déserts étendent vers la nue
    Leurs grands rameaux qui, noirs et séparés,
    D'aucune feuille encor ne sont parés ;
    La sève dort et le bourgeon sans force
    Est pour longtemps engourdi sous l'écorce ;
    L'ouragan souffle en proclamant l'hiver
    Qui vient glacer l'horizon découvert.
    Mais j'ai frémi sous d'invisibles flammes
    Voix du printemps qui remuez les âmes,
    Quand tout est froid et mort autour de nous,
    Voix du printemps, ô voix, d'où venez-vous ?...

    **********************

    Adieu à l'enfance

    Adieu mes jours enfants, paradis éphémère !
    Fleur que brûle déjà le regard du soleil,
    Source dormeuse où rit une douce chimère,
    Adieu ! L'aurore fuit. C'est l'instant du réveil !

    J'ai cherché vainement à retenir tes ailes
    Sur mon coeur qui battait, disant : " Voici le jour ! "
    J'ai cherché vainement parmi mes jeux fidèles
    A prolonger mon sort dans ton calme séjour ;

    L'heure est sonnée, adieu mon printemps, fleur sauvage ;
    Demain tant de bonheur sera le souvenir.
    Adieu ! Voici l'été ; je redoute l'orage ;
    Midi porte l'éclair, et midi va venir.

       Ondine VALMORE

    Peinture de Pierre-Auguste RENOIR 


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