•  Cécile SAUVAGE (1883-1927)

    Elle vécut la majeure partie de sa vie à Saint-Etienne et écrivit chaque jour "à sa petite table de bois blanc tachée d'encre." Son mari, Pierre MESSIAEN, lui fit découvrir les poètes anglais, notamment Keats, dont le vers "La poésie de la terre ne meurt jamais "semble être écrit pour illustrer la poésie de Cécile SAUVAGE.

    Cécile SAUVAGE, mère du musicien Olivier MESSIAEN, chante d'abord l'amour de l'enfant-fœtus, puis cette petite mort qu'est la séparation-naissance. Elle incarne également la mère Nature, distributrice de fleurs et d'étoiles.

    "La poésie de Cécile SAUVAGE est une poésie de plein air et de plein vent" écrit Jean de GOURMONT en 1910.

     

     Vœux simples

     Vivre du vert des prés et du bleu des collines,
    Des arbres racineux qui grimpent aux ravines,
    Des ruisseaux éblouis de l'argent des poissons ;
    Vivre du cliquetis allègre des moissons,
    Du clair halètement des sources remuées,
    Des matins de printemps qui soufflent leurs buées,
    Des octobres semeurs de feuilles et de fruits
    Et de l'enchantement lunaire au long des nuits
    Que disent les crapauds sonores dans les trèfles.
    Vivre naïvement de sorbes et de nèfles,
    Gratter de la spatule une écuelle en bois,
    Avoir les doigts amers ayant gaulé des noix
    Et voir, ronds et crémeux, sur l'émail des assiettes,
    Des fromages caillés couverts de sarriettes.
    Ne rien savoir du monde où l'amour est cruel,
    Prodiguer des baisers sagement sensuels
    Ayant le goût du miel et des roses ouvertes
    Ou d'une aigre douceur comme les prunes vertes
    À l'ami que bien seule on possède en secret.
    Ensemble recueillir le nombre des forêts,
    Caresser dans son or brumeux l'horizon courbe,
    Courir dans l'infini sans entendre la tourbe
    Bruire étrangement sous la vie et la mort,
    Ignorer le désir qui ronge en vain son mors,
    La stérile pudeur et le tourment des gloses ;
    Se tenir embrassés sur le néant des choses
    Sans souci d'être grands ni de se définir,
    Ne prendre de soleil que ce qu'on peut tenir
    Et toujours conservant le rythme et la mesure
    Vers l'accomplissement marcher d'une âme sûre.
    Voir sans l'interroger s'écouler son destin,
    Accepter les chardons s'il en pousse en chemin,
    Croire que le fatal a décidé la pente
    Et faire simplement son devoir d'eau courante.
    Ah ! vivre ainsi, donner seulement ce qu'on a,
    Repousser le rayon que l'orgueil butina,
    N'avoir que robe en lin et chapelet de feuilles,
    Mais jouir en son plein de la figue qu'on cueille,
    Avoir comme une nonne un sentiment d'oiseau,
    Croire que tout est bon parce que tout est beau,
    Semer l'hysope franche et n'aimer que sa joie
    Parmi l'agneau de laine et la chèvre de soie. 

     Cécile SAUVAGE

    Peinture de Gustav Klimt 


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  • Elisa MERCOEUR (1809-1835)

     

    S'il est un destin tragique, c'est celui d'Elisa MERCOEUR. Native de Nantes, née de père inconnu, dès l'âge de douze ans elle commença à travailler, donnant des leçons pour vivre et faire vivre sa mère. A dix-sept ans, elle écrivait ses premiers poèmes. Tout semblait devoir favoriser son avenir : belle, douée, aidée personnellement par Guizot, encouragée par Chateaubriand qui lui prédisait la célébrité et par Lamartine qui croyait en son étoile, elle connut le succès qui lui tourna la tête. Mais l'intérêt suscité par ses brillants débuts ne tarda pas à faiblir. On cessa de publier ses poèmes, sa tragédie Boabdil fut refusée par le Théâtre Français, ses ressources allèrent en diminuant. Sa fragile santé ne résista pas à ces épreuves. Minée par les échecs, la maladie et la misère, elle mourut à vingt-six ans. Sa mère, une mère abusive s'il en fut, harcela les écrivains et les personnages importants pour obtenir les moyens de publier ses Œuvres complètes. Elle les préfaça longuement. Elisa eut-elle le pressentiment de sa courte destinée ? Elle écrit avec fébrilité, l'âme ferme, la pensée sûre, en état d'urgence. La souffrance physique lui inspire une attitude stoïcienne qui ne manque pas de grandeur. Même lorsqu'ils s'élèvent à des considérations philosophiques, ses vers gardent de l'aisance, du charme et de la fermeté.

     

    La feuille flétrie

    Pourquoi tomber déjà, feuille jaune et flétrie ?
    J'aimais ton doux aspect dans ce triste vallon.
    Un printemps, un été furent toute ta vie,
    Et tu vas sommeiller sur le pâle gazon.

    Pauvre feuille ! il n'est plus, le temps où ta verdure
    Ombrageait le rameau dépouillé maintenant.
    Si fraîche au mois de mai, faut-il que la froidure
    Te laisse à peine encore un incertain moment !

    L'hiver, saison des nuits, s'avance et décolore
    Ce qui servait d'asile aux habitants des cieux.
    Tu meurs ! un vent du soir vient t'embrasser encore,
    Mais ces baisers glacés pour toi sont des adieux.

     

    (Œuvres complètes, 1843) 

     

    Elisa MERCOEUR

    Peinture de James Tissot


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  • Philiberte de Fleurs (écrivait vers 1540)

    Elle était veuve, lorsqu'elle exalta - en cinq cents vers ! - les vertus de son époux disparu, le sieur de Marteray, Jehan de La Bauline. Accompli et parfait, le décrit-elle. Qu'elle est mignonne lorsqu'elle dit sa foi en l'homme pour qui elle se pensait destinée ! Pour lui seul réservée et choisie ! ... Pour autant, Philiberte convola en secondes noces avec le seigneur de Pisay. Il n'est pas exclu que ce soit par opposition à son nouveau mari que le premier ait pris à ses yeux tant d'éclat. 

    Elle est l'auteure des Soupirs de la Viduité dont voici un extrait.

     

    Mon cœur, surpris d'une extrême tristesse,

    Fait, ô mon Dieu, qu'à toi ma voix j'adresse,

    Te suppliant n'avoir à déplaisir,

    Si, par ces vers, faits à peu de loisir,

    Je tâche au vrai d'exprimer et d'écrire

    Ce que mon coeur affligé ne peut dire,

    Puisque je suis privée de celui

    Qui était mien, et moi seule pour lui,

    Seule pour lui réservée et choisie,

    Pour, de tous points, vivre à sa fantaisie.

    ... Etant pourvu d'un bon entendement,

    S'était acquis un parfait jugement

    En Poésie, ès accords de musique

    Puisés au fond de la mathématique.

    Bref, il était accompli et parfait,

    Chacun l'a pu connaître par effet ;

    Car s'il voulait se commander de faire

    Quelque discours de sérieux affaire,

    Il en sortait, au grand étonnement

    De qui l'oyait plus attentivement.

    Moi donc, étant heureusement réduite

    Sous son pouvoir, par sa sage poursuite,

    Lui obéis l'espace de dix ans,

    Avecques l'heur (1) qu'ores plus je n'attends :

    J'attends plutôt de voir finir ma vie

    Par ce regret, qui, fâcheux, m'y convie.

    Mais de quoi sert ce triste lamenter ?

    Le Ciel l'a pris, le Ciel se peut vanter

    D'avoir acquis, en son brillant empire,

    Un astre beau, que l'on verra reluire,

    Quand Jupiter, rendant le temps serein,

    Voudra ouvrir sa libérale main.

    ... Jamais bon cœur, aimant sans fiction,

    Ne peut souffrir, sans démonstration,

    Une douleur extrêmement cruelle, 

    Comme j'éprouve, et la puis dire telle,

    Ayant perdu tout l'espoir de mon mieux,

    Comme mon cœur témoigne par mes yeux.

    Or, ai-je beau me fâcher et me plaindre,

    Sans toi, mon Dieu, je ne saurai restreindre

    L'œil fontaineux, ruisselant cette humeur,

    Qui ne permet receler ma douleur...

     

    (in Bibliothèque française, 1772)

     (1) Bonheur

       

    Philiberte DE FLEURS

    Peinture de Jean-Baptiste Corot


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  •  

    Clara d'Anduze (début du treizième siècle)

    Cette descendante des seigneurs d'Anduze, de Sauve et d'Alais, aima un troubadour originaire de Montpellier, Uc de Saint-Cirq, amour partagé. Des "lozengiers" (traîtres) jaloux du bonheur des amants, réussirent à le troubler. Uc quitta sa bien-aimée pour une autre femme avant de s'en repentir dans une canso intitulée Anc mais non vi. Clara, la délaissée, pleura en vers sur son sort avec l'accent véridique et persuasif des "trobairitz" (troubadours). Sa plainte composée des purs joyaux de ses larmes est d'une profonde nostalgie. Elle est une des dernières à chanter en ce début du treizième siècle où la ruine des seigneurs du Midi, frappés par les barons du Nord, va porter un coup mortel à la prodigieuse efflorescence de la littérature provençale.

     

    Protestation de fidélité

    En grand émoi, pénible tourment et lourde incertitude, ont mis mon cœur les "losangiers" (1) et les soupçonneux, perfides dénigreurs d'amour et de joie. A cause d'eux, vous que j'aime, et bien plus que ma vie, vous voici loin de moi ; ils m'ont privée du bonheur de vous voir. Ah ! j'en mourrais de douleur et colère !

    On blâme en vain l'amour que j'ai pour vous ; aucun sermon ne peut changer mon cœur, ni mon amour sans cesse grandissant, ni mon désir, non plus ma douce envie. Tout être humain, fût-il mon ennemi, me devient cher s'il dit du bien de vous ; s'il vous dessert, il a beau faire ensuite : il ne saurait devant moi trouver grâce.

    Ne craignez point, jamais, mon bel ami, que j'aie un cœur félon qui vous trahisse, que je vous quitte et prenne un autre amant, quand m'en prieraient toutes les nobles dames. Amour me tient en votre cher bailliage : je veux garder pour vous un cœur loyal. Si de mon corps j'étais aussi maîtresse, tel en jouit qui jamais ne l'aurait.   

    Ami, tant j'ai amer souci de ne pas vous revoir, que, voulant chanter, je pleure et je pleure. Et mon plus beau poème reste en mon cœur et ne sera pas lu.

    (1) flatteurs

     Sculpture : Camille Claudel

    Clara d'Anduze

    Echo poétique :

    Je vous invite à lire La déchirure, lettre à Clara d'Anduze de Lionel Bourg ici


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  •  

    Jeanne FILLEUL (1424-1498)

    Marguerite d'Ecosse, femme du futur roi Louis XI, rimait nuit et jour des rondeaux dont on n'a pas retrouvé trace. Sa dame d'honneur, Jeanne FILLEUL, en écrivait aussi. Celui qu'elle nous a laissé nous fait regretter ceux qui ont été perdus. On pense qu'elle appartenait à une famille normande très connue d'avocats, d'écuyers et de marchands. Elle se maria avec Pierre de L'ESTENDARD, seigneur de Hanches.

     

    Rondeau

    Hélas ! mon ami, sur mon âme,

    Plus qu'autre femme,

    J'ai  de douleur si largement

    Que nullement

    Avoir confort je ne puis d'âme.

     

    J'ai tant de deuil en ma pensée,

    Que trépassée

    Est ma liesse depiecza (1)

    A l'heure que m'eûtes laissée

    Seule égarée,

    Tout mon plaisir se trépassa.

     

    Dont malheureuse je me clame,

    Par Notre-Dame,

    D'être vôtre si longuement,

    Car clairement

    Je connais que trop vous ame (2)

    Hélas ! mon ami, sur mon âme.

     

    (1) depuis longtemps

    (2) aime

     

    Jeanne FILLEUL

     Peinture : Jean HEY 


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