•  

    Après 9 années d'absence, Patricia revient dans son pays de naissance, celui où elle a grandi.

     

    " Après neuf ans d'absence

    Je traverse les rues de ma naissance

    les rues de mon enfance, de mon adolescence

    Le tracé n'a pas beaucoup changé

    mais l'allure n'est plus la même

    Je connais

    mais je ne reconnais pas (...) "

     

    Beaucoup de ce recueil est dit dans ces quelques lignes. Patricia revient au Bénin avec tous ses souvenirs de jeunesse mais le réel la rattrape. Patricia a choisi de nous faire partager ce retour au pays natal avec de nombreux pantouns et ses photos. Son recueil, je le lis et le relis avec toujours beaucoup d'émotion. Même si je n'ai pas connu cette expérience très personnelle qu'elle relate avec une plume d'une grande précision, je peux aisément comprendre ce qu'elle ressent. Car ses poèmes ont un pouvoir très fort, ils sont beaux mais pas seulement : ils racontent une histoire qui lui appartient mais qui peut faire écho à notre propre histoire. N'avons-nous pas tous connu des lieux que nous avons aimés quand nous étions enfant et que nous n'avons pas retrouvés à l'identique plus tard ? Tout comme nous pourrions le faire, Patricia se débat avec ses souvenirs, elle essaie de poser sur les  lieux qu'elle a aimés "le calque de ses souvenirs." Mais, écrit-elle, "ça ne matche pas." Et elle en veut à Cotonou, cette ville qu'elle ne reconnaît pas vraiment et qu'elle redécouvre, Cotonou, à laquelle elle s'adresse comme à une personne :

     

    (...) "Cotonou me toise : Eh, je ne suis plus ton petit bébé chéri hein,

    pendant que tu n'étais pas là, j'ai grandi ooo.

    J'ai la tête qui s'éventre

    Cotonou, tu me fatigues,

    Cotonou, tu me stresses,

    Cotonou, tu me saoules !

    Eh Cotonou, tcho hui dé, sinon je vais te frapper hein !

    Eh Cotonou ! " (...)

     

    Mais finalement Patricia parvient à "enterrer ses ombres", à "manger ses fantômes", à "lever son verre de tchakpalo aux horizons du Cotonou nouveau." De ce deuil, Patricia renaît et "son sang pulse à nouveau au diapason de son ombilic". 

    Ce livre est profondément émouvant.

    Il nous transporte aussi dans un monde de saveurs où la cuisine a  une grande importance. La cuisine mais aussi les matières et les couleurs des innombrables tissus, "batik, wax, lessi, acho oké" ou les cheveux qu'on "défrise, tisse, tresse" ou la langue fon qui donne une si belle sonorité aux textes de Patricia. Ce livre nous fait voyager au Bénin et quand on le referme, on a presque le sentiment qu'on en revient.

     

    "La terre rocailleuse du pays mahi

    accouche du manioc et de l'igname.

    Délayée ou pâte savoureuse, le gari

    nourrit l'entêtée Savaloise corps et âme."

     

    "Sous la pierre à écraser

    oignons et épices deviennent condiment.

    Par la chaleur écrasé

    maquis Pili-Pili, délicieux piment."

     

    Je te félicite Patricia Houéfa, - j'oublie souvent ton deuxième prénom - , pour ce bel ouvrage sensible, sensuel aussi, où se mélangent tant d'émotions parfois douloureuses, parfois délicieuses mais toujours si justes.

    Et je te félicite aussi pour la beauté de tes pantouns que je ne me lasse pas de relire. 

     

    "Tombée au cœur de l'herbe verte

    la fleur de frangipanier rouillée.

    Marchant à la redécouverte

    dans l'ombre des souvenirs émoussés ."

     

    "Dans la nuit, le tam-tam bat d'orgueil, 

    accompagne l'âme du vieux défunt.

    Apaisés, corps et cœur font le deuil

    de tout ce qui est défunt."

     

    Pantouns et autres poèmes du retour, de Patricia Houéfa Grange, éditions Mariposa  

     

    Pantouns & autres poèmes du retour de Patricia Houéfa Grange


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  •  

    C'est un très bel ouvrage que j'ai eu le plaisir de recevoir en cadeau et qui m'a éblouie. Simone Aubry-Vernay sait avec brio évoquer la Grèce à travers ses mots, ses dessins ou ses peintures. La Grèce est là, blanche, bleue, ocre, silencieuse, hiératique, impressionnante et on se noie dans ses eaux et on se perd dans ses ciels. On chemine avec les ânes qui "joignent les oreilles pour prier", on "déchiffre dans la pierre les messages usés par le temps", on s'éveille dans "la blancheur architecturale ponctuée du point carminé des coupoles de Kalimera". Le voyage est somptueux, les mots de Simone Aubry-Vernay touchent au cœur et ses dessins nous accompagnent pour longtemps. 

     

    Extraits :

      

    La Grèce que j'aime de Simone Aubry-Vernay

    Dessin et texte de Simone Aubry-Vernay : cliquer sur l'image pour lire le texte

     

    Météores

     

    Nids d'aigles monastiques

    Orthodoxie défiant le vide

    appel du regard sur

    ces roches agressives

    pour

    duels spirituels

    comment

    atteindre

    ces sommets ?

     

    La Grèce que j'aime de Simone Aubry-Vernay

    Dessin de Simone Aubry-Vernay

     

    Poli Oreo

     

    Rues blanches

    maisons

    composant dans le ciel

    des sculptures

    fragmentées d'ombre

    des peintres découragés

    iront s'aveugler

    de blanches surfaces

    les dieux ironiques

    maîtres de tout l'espace

    posent en touches subtiles

    leur signature

    de poussière

    sur le marbre des yeux.

     

    La Grèce que j'aime de Simone Aubry-Vernay

    Cliquer sur l'image pour lire le texte de Simone-Aubry

     

    Nostalgie

     

    J'ai perdu trop vite

    la manne de ces vacances

    grecques

    au pays retrouvé

    des hommes trop pressés...

    Pourtant

    la vague bleue

    dans l'éther des dieux

    danse

    encore

    dans la grisaille des pluies

    berce le rêve...

    Un rêve tellement beau

    qu'impossible à gommer

    tellement grand

    qu'impossible à garder

    pour soi.

     

    La Grèce que j'aime de Simone Aubry-Vernay, Thoba's éditions, 2016


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  • Delphine de Girardin (1804-1855)

    L'épouse d'Emile de Girardin, le directeur de La Presse, connut tôt le succès avec ses drames, ses chroniques. Elle nourrissait pour Alfred de Vigny une passion sans espoir. Quand elle se débarrasse des préjugés de son époque, sa poésie est d'une verve mordante, où la raison prime sur les états d'âme.

    A ma mère 

    En vain dans mes rapports ta prudence m'arrête,
    Ma mère, il n'est plus temps ; tes pleurs m'ont fait poète !
    Si j'ai prié le ciel de me les révéler,
    Ces chants harmonieux, c'est pour te consoler.
    D'un tel désir pourquoi me verrai-je punie ?
    Les maux que tu prédis ne sont dus qu'au génie ;
    À d'illustres malheurs, va, je n'ai pas de droits :
    Quel cri peut s'élever contre une faible voix ?
    Vit-on jamais les chants d'une muse pieuse
    Exciter les clameurs de la foule envieuse !
    Non, l'insecte rongeur qui s'attache au laurier
    Epargne en son dédain la fleur de l'églantier.
    Ah ! de la gloire un jour si l'éclat m'environne,
    Comme une autre parure acceptant sa couronne
    Je dirai - « Son éclat sur toi va rejaillir ;
    Aux yeux de ce qu'on aime elle va m'embellir. »
    À ce cruel destin, hélas ! me faut-il croire ?
    Pourquoi me fuirait-on ? Le flambeau de la gloire,
    Dont la splendeur effraye et séduit tour à tour,
    N'est qu'un phare allumé pour attirer l'amour ;
    Qu'il vienne !... Sans regret et changeant de délire
    Aux pieds de ses autels j'irai briser ma lyre ;

    Mais dois-je désirer ce bonheur dangereux ?
    Hier, il m'en souvient, je fis un rêve heureux :
    L'être mystérieux qui préside à ma vie,
    Ce fantôme charmant dont je suis poursuivie,
    Hier il m'apparut, triste, silencieux,
    La langueur se peignait sur ses traits gracieux ;
    Moi, sans plaindre sa peine et d'espoir animée,
    En le voyant souffrir je me sentais aimée.
    Il ne l'avait pas dit... Non... Mais je le savais
    Et bientôt j'oubliai... (Ma mère, je rêvais !)
    J'oubliai de cacher le trouble de mon âme,
    Il le vit ; et ses yeux, pleins d'une douce flamme,
    Pour m'en récompenser l'excitaient tendrement,
    Et mon cœur se perdait dans cet enchantement.
    Toi-même en souriant contemplais mon supplice
    D'un regard à la fois maternel et complice,
    Dieu ! que j'étais heureuse ! et pourtant... je pleurais !
    Ce bonheur me parut redoubler tes regrets :
    Celui que nous pleurons manquait à notre joie,
    Car je n'espère plus qu'un rêve nous l'envoie...

     (Essais poétiques, 1824)Delphine de GIRARDIN

    Peinture de Gustav Klimt


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  •  

    Marie de Clèves (1426-1487)

     Fille d'Adolphe IV de Clèves, elle épousa, à quatorze ans, Charles d'Orléans connu surtout pour ses œuvres poétiques écrites pendant sa longue captivité anglaise. Grande, blonde, un peu maigre, très élégante, son maintien fait penser à celui de la célèbre "Dame à la licorne". Elle fut courtisée par maints chevaliers et surtout par Jean de Lorraine, le fils du roi René. Son amour des beaux-arts l'amena à protéger des peintres. On lui doit aussi le somptueux manuscrit de Carpentras où elle avait fait recopier tous les poèmes de son mari.

    Nous n'avons pu trouver d'elle que deux rondeaux.  Celui qui débute par En la forêt de Longue Attente fut  rimé sur un thème imposé dans un concours auquel elle participa avec son époux et d'autres poètes de cour. Harmonieusement nostalgique, il est d'une écriture plus directe et plus souple que celui de Charles d'Orléans sur le même sujet.

    En la Forêt de Longue Attente
    Entrée suis en une sente
    Dont ôter je ne puis mon cœur,
    Pour moi je vis en grande langueur,
    Par Fortune qui me tourmente.

    Souvent Espoir chacun contente,
    Excepté moi, pauvre dolente,
    Qui nuit et jour suis en douleur
    En la forêt de Longue Attente.

    Ai-je donc tort, si je garmente*
    Plus que nulle qui soit vivante ?
    Par Dieu, non ! Ne veux mon malheur ! 
    Car ainsi m'aid' mon Créateur
    Qu'il n'est peine que je ne sente
    En la Forêt de Longue Attente.

    *me lamente

     Marie de CLEVES

    La Dame à la licorne (tapisserie)


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  •  

    Anna de NOAILLES (1876-1933)

    Anna de Noailles mène une vie privilégiée. Elle reçoit son instruction presque entièrement au foyer familial, parle l'anglais et l'allemand et a une éducation tournée vers les arts, particulièrement la musique et la poésie. La famille passe l'hiver à Paris et le reste de l'année dans sa propriété, la Villa Bessaraba à Amphion, près d'Évian sur la rive sud du lac Léman.

    La poésie d'Anna de Noailles témoignagera de sa préférence pour la beauté tranquille et l'exubérance de la nature des bords du lac.

     En 1897, Anna épouse, à l'âge de 19 ans, le comte Mathieu de Noailles. Le couple, qui fait partie de la haute société parisienne de l'époque, aura un fils, le comte Anne Jules.
     
    Anna de Noailles fut la muse et entretint une liaison avec Henri Franck, normalien et poète patriote proche de Maurice Barrès.
     
    Elle fut également rendue responsable du suicide, en 1909, du jeune Charles Demange, un neveu de Maurice Barrès qui éprouvait pour elle une passion qu'elle ne partageait pas.
     
    Au début du vingtième siècle, son salon de l'avenue Hoche attire l'élite intellectuelle, littéraire et artistique de l'époque parmi lesquels Edmond Rostand, Francis Jammes, Paul Claudel, Colette, André Gide, Maurice Barrès, René Benjamin, Frédéric Mistral, Robert de Montesquiou, Paul Valéry, Jean Cocteau, Léon Daudet, Pierre Loti, Paul Hervieu, l'abbé Mugnier ou encore Max Jacob, Robert Vallery-Radot et François Mauriac. C'est également une amie de Georges Clemenceau.
     
    En 1904, avec d'autres femmes, parmi lesquelles Jane Dieulafoy, Julia Daudet, Daniel Lesueur, Séverine et Judith Gautier, fille de Théophile Gautier, elle crée le prix « Vie Heureuse », issu de la revue La Vie heureuse qui deviendra, en 1922, le prix Femina récompensant la meilleure œuvre française écrite en prose ou en poésie. Elle en est la présidente la première année et laisse sa place l'année suivante à Jane Dieulafoy.
     
    Elle meurt en 1933 et est inhumée au cimetière du Père-Lachaise à Paris mais son cœur repose dans l'urne placée au centre du temple du parc de son ancien domaine d'Amphion-les-Bains.
     
    Elle fut une romantique à la sensation débridée. La présence physique de la nature, ses états d'âme, l'éblouissement devant le plaisir, la mort sont ses thèmes favoris. Sa poésie est classique mais son sens aigu des détails, l'intensité de ses appels, sa musicalité pure la rendent irremplaçable. 
     
    Jean Rostand disait d'elle : " Elle était plus intelligente, plus malicieuse que personne. Ce poète avait la sagacité psychologique d'un Marcel Proust, l'âpreté d'un Mirbeau, la cruelle netteté d'un Jules Renard. "

     

    La conscience
     
    Incorruptible azur, déesse lumineuse,
    Puisque vous avez bien voulu me visiter,
    Je remettrai mon cœur entre vos mains soigneuses
    Pour que vous le guidiez, par les nuits ténébreuses,
    Au chemin de l'exacte et claire vérité.

    Avant que vous vinssiez, ma grande camarade,
    Ma vie était encore, à son tendre levant,
    Amoureuse d'éclat, de lustre et de parade
    Comme un cygne qui fuit l'eau sage de la rade
    Pour monter sur la mer et danser dans le vent.

    L'essaim voluptueux des heures turbulentes
    Venait, en bondissant, à moi comme un chevreuil ;
    J'ai détourné mes yeux de leur foule galante,
    Et j'ai guéri pour vous mon âme violente
    Du péché de colère et du péché d'orgueil.

    Vous serez dans mon cœur comme une forteresse
    Et je serai l'archer qui veille dans la tour,
    Vous serez au pays profond de ma tendresse,
    Entre les jardins verts de mes fines ivresses,
    La route de soleil sans ombre et sans détour.

    Ô vous dont la pudeur est peureuse et fragile,
    Vous serez dans mon cœur belle comme un lac bleu,
    Et vous verrez passer sur votre onde tranquille,
    Pareils à des pigeons dont la blancheur défile,
    Mes désirs obstinés, vaillants et scrupuleux...
     
     

    Le temps de vivre

     
    Déjà la vie ardente incline vers le soir,
     Respire ta jeunesse,
    Le temps est court qui va de la vigne au pressoir,
     De l'aube au jour qui baisse,

    Garde ton âme ouverte aux parfums d'alentour,
     Aux mouvements de l'onde,
    Aime l'effort, l'espoir, l'orgueil, aime l'amour,
     C'est la chose profonde ;

    Combien s'en sont allés de tous les cœurs vivants
     Au séjour solitaire
    Sans avoir bu le miel ni respiré le vent
     Des matins de la terre,

    Combien s'en sont allés qui ce soir sont pareils
     Aux racines des ronces,
    Et qui n'ont pas goûté la vie où le soleil
     Se déploie et s'enfonce.

    Ils n'ont pas répandu les essences et l'or
     Dont leurs mains étaient pleines,
    Les voici maintenant dans cette ombre où l'on dort
     Sans rêve et sans haleine ;

    — Toi, vis, sois innombrable à force de désirs
     De frissons et d'extase,
    Penche sur les chemins où l'homme doit servir
     Ton âme comme un vase,

    Mêlé aux jeux des jours, presse contre ton sein
     La vie âpre et farouche ;
    Que la joie et l'amour chantent comme un essaim
     D'abeilles sur ta bouche.

    Et puis regarde fuir, sans regret ni tourment
     Les rives infidèles,
    Ayant donné ton cœur et ton consentement
     À la nuit éternelle.

     

    Anna de NOAILLES

    Peinture : Françoise de Felice

     

    Vidéo : la voix d'Anna de Noailles, comme si vous étiez dans son salon...

     

     


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