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    Marie de Clèves (1426-1487)

     Fille d'Adolphe IV de Clèves, elle épousa, à quatorze ans, Charles d'Orléans connu surtout pour ses œuvres poétiques écrites pendant sa longue captivité anglaise. Grande, blonde, un peu maigre, très élégante, son maintien fait penser à celui de la célèbre "Dame à la licorne". Elle fut courtisée par maints chevaliers et surtout par Jean de Lorraine, le fils du roi René. Son amour des beaux-arts l'amena à protéger des peintres. On lui doit aussi le somptueux manuscrit de Carpentras où elle avait fait recopier tous les poèmes de son mari.

    Nous n'avons pu trouver d'elle que deux rondeaux.  Celui qui débute par En la forêt de Longue Attente fut  rimé sur un thème imposé dans un concours auquel elle participa avec son époux et d'autres poètes de cour. Harmonieusement nostalgique, il est d'une écriture plus directe et plus souple que celui de Charles d'Orléans sur le même sujet.

    En la Forêt de Longue Attente
    Entrée suis en une sente
    Dont ôter je ne puis mon cœur,
    Pour moi je vis en grande langueur,
    Par Fortune qui me tourmente.

    Souvent Espoir chacun contente,
    Excepté moi, pauvre dolente,
    Qui nuit et jour suis en douleur
    En la forêt de Longue Attente.

    Ai-je donc tort, si je garmente*
    Plus que nulle qui soit vivante ?
    Par Dieu, non ! Ne veux mon malheur ! 
    Car ainsi m'aid' mon Créateur
    Qu'il n'est peine que je ne sente
    En la Forêt de Longue Attente.

    *me lamente

     Marie de CLEVES

    La Dame à la licorne (tapisserie)


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    Anna de NOAILLES (1876-1933)

    Anna de Noailles mène une vie privilégiée. Elle reçoit son instruction presque entièrement au foyer familial, parle l'anglais et l'allemand et a une éducation tournée vers les arts, particulièrement la musique et la poésie. La famille passe l'hiver à Paris et le reste de l'année dans sa propriété, la Villa Bessaraba à Amphion, près d'Évian sur la rive sud du lac Léman.

    La poésie d'Anna de Noailles témoignagera de sa préférence pour la beauté tranquille et l'exubérance de la nature des bords du lac.

     En 1897, Anna épouse, à l'âge de 19 ans, le comte Mathieu de Noailles. Le couple, qui fait partie de la haute société parisienne de l'époque, aura un fils, le comte Anne Jules.
     
    Anna de Noailles fut la muse et entretint une liaison avec Henri Franck, normalien et poète patriote proche de Maurice Barrès.
     
    Elle fut également rendue responsable du suicide, en 1909, du jeune Charles Demange, un neveu de Maurice Barrès qui éprouvait pour elle une passion qu'elle ne partageait pas.
     
    Au début du vingtième siècle, son salon de l'avenue Hoche attire l'élite intellectuelle, littéraire et artistique de l'époque parmi lesquels Edmond Rostand, Francis Jammes, Paul Claudel, Colette, André Gide, Maurice Barrès, René Benjamin, Frédéric Mistral, Robert de Montesquiou, Paul Valéry, Jean Cocteau, Léon Daudet, Pierre Loti, Paul Hervieu, l'abbé Mugnier ou encore Max Jacob, Robert Vallery-Radot et François Mauriac. C'est également une amie de Georges Clemenceau.
     
    En 1904, avec d'autres femmes, parmi lesquelles Jane Dieulafoy, Julia Daudet, Daniel Lesueur, Séverine et Judith Gautier, fille de Théophile Gautier, elle crée le prix « Vie Heureuse », issu de la revue La Vie heureuse qui deviendra, en 1922, le prix Femina récompensant la meilleure œuvre française écrite en prose ou en poésie. Elle en est la présidente la première année et laisse sa place l'année suivante à Jane Dieulafoy.
     
    Elle meurt en 1933 et est inhumée au cimetière du Père-Lachaise à Paris mais son cœur repose dans l'urne placée au centre du temple du parc de son ancien domaine d'Amphion-les-Bains.
     
    Elle fut une romantique à la sensation débridée. La présence physique de la nature, ses états d'âme, l'éblouissement devant le plaisir, la mort sont ses thèmes favoris. Sa poésie est classique mais son sens aigu des détails, l'intensité de ses appels, sa musicalité pure la rendent irremplaçable. 
     
    Jean Rostand disait d'elle : " Elle était plus intelligente, plus malicieuse que personne. Ce poète avait la sagacité psychologique d'un Marcel Proust, l'âpreté d'un Mirbeau, la cruelle netteté d'un Jules Renard. "

     

    La conscience
     
    Incorruptible azur, déesse lumineuse,
    Puisque vous avez bien voulu me visiter,
    Je remettrai mon cœur entre vos mains soigneuses
    Pour que vous le guidiez, par les nuits ténébreuses,
    Au chemin de l'exacte et claire vérité.

    Avant que vous vinssiez, ma grande camarade,
    Ma vie était encore, à son tendre levant,
    Amoureuse d'éclat, de lustre et de parade
    Comme un cygne qui fuit l'eau sage de la rade
    Pour monter sur la mer et danser dans le vent.

    L'essaim voluptueux des heures turbulentes
    Venait, en bondissant, à moi comme un chevreuil ;
    J'ai détourné mes yeux de leur foule galante,
    Et j'ai guéri pour vous mon âme violente
    Du péché de colère et du péché d'orgueil.

    Vous serez dans mon cœur comme une forteresse
    Et je serai l'archer qui veille dans la tour,
    Vous serez au pays profond de ma tendresse,
    Entre les jardins verts de mes fines ivresses,
    La route de soleil sans ombre et sans détour.

    Ô vous dont la pudeur est peureuse et fragile,
    Vous serez dans mon cœur belle comme un lac bleu,
    Et vous verrez passer sur votre onde tranquille,
    Pareils à des pigeons dont la blancheur défile,
    Mes désirs obstinés, vaillants et scrupuleux...
     
     

    Le temps de vivre

     
    Déjà la vie ardente incline vers le soir,
     Respire ta jeunesse,
    Le temps est court qui va de la vigne au pressoir,
     De l'aube au jour qui baisse,

    Garde ton âme ouverte aux parfums d'alentour,
     Aux mouvements de l'onde,
    Aime l'effort, l'espoir, l'orgueil, aime l'amour,
     C'est la chose profonde ;

    Combien s'en sont allés de tous les cœurs vivants
     Au séjour solitaire
    Sans avoir bu le miel ni respiré le vent
     Des matins de la terre,

    Combien s'en sont allés qui ce soir sont pareils
     Aux racines des ronces,
    Et qui n'ont pas goûté la vie où le soleil
     Se déploie et s'enfonce.

    Ils n'ont pas répandu les essences et l'or
     Dont leurs mains étaient pleines,
    Les voici maintenant dans cette ombre où l'on dort
     Sans rêve et sans haleine ;

    — Toi, vis, sois innombrable à force de désirs
     De frissons et d'extase,
    Penche sur les chemins où l'homme doit servir
     Ton âme comme un vase,

    Mêlé aux jeux des jours, presse contre ton sein
     La vie âpre et farouche ;
    Que la joie et l'amour chantent comme un essaim
     D'abeilles sur ta bouche.

    Et puis regarde fuir, sans regret ni tourment
     Les rives infidèles,
    Ayant donné ton cœur et ton consentement
     À la nuit éternelle.

     

    Anna de NOAILLES

    Peinture : Françoise de Felice

     

    Vidéo : la voix d'Anna de Noailles, comme si vous étiez dans son salon...

     

     


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    Cécile SAUVAGE (1883-1927)

    Elle vécut la majeure partie de sa vie à Saint-Etienne et écrivit chaque jour "à sa petite table de bois blanc tachée d'encre." Son mari, Pierre MESSIAEN, lui fit découvrir les poètes anglais, notamment Keats, dont le vers "La poésie de la terre ne meurt jamais "semble être écrit pour illustrer la poésie de Cécile SAUVAGE.

    Cécile SAUVAGE, mère du musicien Olivier MESSIAEN, chante d'abord l'amour de l'enfant-fœtus, puis cette petite mort qu'est la séparation-naissance. Elle incarne également la mère Nature, distributrice de fleurs et d'étoiles.

    "La poésie de Cécile SAUVAGE est une poésie de plein air et de plein vent" écrit Jean de GOURMONT en 1910.

     

     Vœux simples

     Vivre du vert des prés et du bleu des collines,
    Des arbres racineux qui grimpent aux ravines,
    Des ruisseaux éblouis de l'argent des poissons ;
    Vivre du cliquetis allègre des moissons,
    Du clair halètement des sources remuées,
    Des matins de printemps qui soufflent leurs buées,
    Des octobres semeurs de feuilles et de fruits
    Et de l'enchantement lunaire au long des nuits
    Que disent les crapauds sonores dans les trèfles.
    Vivre naïvement de sorbes et de nèfles,
    Gratter de la spatule une écuelle en bois,
    Avoir les doigts amers ayant gaulé des noix
    Et voir, ronds et crémeux, sur l'émail des assiettes,
    Des fromages caillés couverts de sarriettes.
    Ne rien savoir du monde où l'amour est cruel,
    Prodiguer des baisers sagement sensuels
    Ayant le goût du miel et des roses ouvertes
    Ou d'une aigre douceur comme les prunes vertes
    À l'ami que bien seule on possède en secret.
    Ensemble recueillir le nombre des forêts,
    Caresser dans son or brumeux l'horizon courbe,
    Courir dans l'infini sans entendre la tourbe
    Bruire étrangement sous la vie et la mort,
    Ignorer le désir qui ronge en vain son mors,
    La stérile pudeur et le tourment des gloses ;
    Se tenir embrassés sur le néant des choses
    Sans souci d'être grands ni de se définir,
    Ne prendre de soleil que ce qu'on peut tenir
    Et toujours conservant le rythme et la mesure
    Vers l'accomplissement marcher d'une âme sûre.
    Voir sans l'interroger s'écouler son destin,
    Accepter les chardons s'il en pousse en chemin,
    Croire que le fatal a décidé la pente
    Et faire simplement son devoir d'eau courante.
    Ah ! vivre ainsi, donner seulement ce qu'on a,
    Repousser le rayon que l'orgueil butina,
    N'avoir que robe en lin et chapelet de feuilles,
    Mais jouir en son plein de la figue qu'on cueille,
    Avoir comme une nonne un sentiment d'oiseau,
    Croire que tout est bon parce que tout est beau,
    Semer l'hysope franche et n'aimer que sa joie
    Parmi l'agneau de laine et la chèvre de soie. 

     

     Cécile SAUVAGE

    Peinture de Gustav Klimt 


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    Elisa MERCOEUR (1809-1835)

     

    S'il est un destin tragique, c'est celui d'Elisa MERCOEUR. Native de Nantes, née de père inconnu, dès l'âge de douze ans elle commença à travailler, donnant des leçons pour vivre et faire vivre sa mère. A dix-sept ans, elle écrivait ses premiers poèmes. Tout semblait devoir favoriser son avenir : belle, douée, aidée personnellement par Guizot, encouragée par Chateaubriand qui lui prédisait la célébrité et par Lamartine qui croyait en son étoile, elle connut le succès qui lui tourna la tête. Mais l'intérêt suscité par ses brillants débuts ne tarda pas à faiblir. On cessa de publier ses poèmes, sa tragédie Boabdil fut refusée par le Théâtre Français, ses ressources allèrent en diminuant. Sa fragile santé ne résista pas à ces épreuves. Minée par les échecs, la maladie et la misère, elle mourut à vingt-six ans. Sa mère, une mère abusive s'il en fut, harcela les écrivains et les personnages importants pour obtenir les moyens de publier ses Œuvres complètes. Elle les préfaça longuement. Elisa eut-elle le pressentiment de sa courte destinée ? Elle écrit avec fébrilité, l'âme ferme, la pensée sûre, en état d'urgence. La souffrance physique lui inspire une attitude stoïcienne qui ne manque pas de grandeur. Même lorsqu'ils s'élèvent à des considérations philosophiques, ses vers gardent de l'aisance, du charme et de la fermeté.

     

    La feuille flétrie

    Pourquoi tomber déjà, feuille jaune et flétrie ?
    J'aimais ton doux aspect dans ce triste vallon.
    Un printemps, un été furent toute ta vie,
    Et tu vas sommeiller sur le pâle gazon.

    Pauvre feuille ! il n'est plus, le temps où ta verdure
    Ombrageait le rameau dépouillé maintenant.
    Si fraîche au mois de mai, faut-il que la froidure
    Te laisse à peine encore un incertain moment !

    L'hiver, saison des nuits, s'avance et décolore
    Ce qui servait d'asile aux habitants des cieux.
    Tu meurs ! un vent du soir vient t'embrasser encore,
    Mais ces baisers glacés pour toi sont des adieux.

     

    (Œuvres complètes, 1843) 

     

    Elisa MERCOEUR

    Peinture de James Tissot


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    Philiberte de Fleurs (écrivait vers 1540)

    Elle était veuve, lorsqu'elle exalta - en cinq cents vers ! - les vertus de son époux disparu, le sieur de Marteray, Jehan de La Bauline. Accompli et parfait, le décrit-elle. Qu'elle est mignonne lorsqu'elle dit sa foi en l'homme pour qui elle se pensait destinée ! Pour lui seul réservée et choisie ! ... Pour autant, Philiberte convola en secondes noces avec le seigneur de Pisay. Il n'est pas exclu que ce soit par opposition à son nouveau mari que le premier ait pris à ses yeux tant d'éclat. 

    Elle est l'auteure des Soupirs de la Viduité dont voici un extrait.

     

    Mon cœur, surpris d'une extrême tristesse,

    Fait, ô mon Dieu, qu'à toi ma voix j'adresse,

    Te suppliant n'avoir à déplaisir,

    Si, par ces vers, faits à peu de loisir,

    Je tâche au vrai d'exprimer et d'écrire

    Ce que mon coeur affligé ne peut dire,

    Puisque je suis privée de celui

    Qui était mien, et moi seule pour lui,

    Seule pour lui réservée et choisie,

    Pour, de tous points, vivre à sa fantaisie.

    ... Etant pourvu d'un bon entendement,

    S'était acquis un parfait jugement

    En Poésie, ès accords de musique

    Puisés au fond de la mathématique.

    Bref, il était accompli et parfait,

    Chacun l'a pu connaître par effet ;

    Car s'il voulait se commander de faire

    Quelque discours de sérieux affaire,

    Il en sortait, au grand étonnement

    De qui l'oyait plus attentivement.

    Moi donc, étant heureusement réduite

    Sous son pouvoir, par sa sage poursuite,

    Lui obéis l'espace de dix ans,

    Avecques l'heur (1) qu'ores plus je n'attends :

    J'attends plutôt de voir finir ma vie

    Par ce regret, qui, fâcheux, m'y convie.

    Mais de quoi sert ce triste lamenter ?

    Le Ciel l'a pris, le Ciel se peut vanter

    D'avoir acquis, en son brillant empire,

    Un astre beau, que l'on verra reluire,

    Quand Jupiter, rendant le temps serein,

    Voudra ouvrir sa libérale main.

    ... Jamais bon cœur, aimant sans fiction,

    Ne peut souffrir, sans démonstration,

    Une douleur extrêmement cruelle, 

    Comme j'éprouve, et la puis dire telle,

    Ayant perdu tout l'espoir de mon mieux,

    Comme mon cœur témoigne par mes yeux.

    Or, ai-je beau me fâcher et me plaindre,

    Sans toi, mon Dieu, je ne saurai restreindre

    L'œil fontaineux, ruisselant cette humeur,

    Qui ne permet receler ma douleur...

     

    (in Bibliothèque française, 1772)

     (1) Bonheur

       

    Philiberte DE FLEURS

    Peinture de Jean-Baptiste Corot


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