• Claudine Bertrand

     

    Poète, essayiste et pédagogue, née à Montréal, Claudine Bertrand a publié une œuvre importante doublée d’une forte activité éditoriale. Elle a dirigé des anthologies (Instants de vertige45 poètes Québec-France et Grandes voix francophones en 2012), des collectifs (Le Québec des poètes et La France des poètes).

     

    Pionnière, elle a fondé la revue Arcade consacrée à l’écriture des femmes et l’a dirigée durant 25 ans, œuvrant ainsi à faire connaître la littérature, à la diffuser et à la rendre visible auprès de publics différents, contribuant ainsi à enrichir la culture francophone. Parallèlement à cette activité éditoriale, elle a publié plus d’une trentaine de recueils poétiques et d’ouvrages au Québec et à l’étranger, qui lui ont valu des prix prestigieux.

    Femme engagée, marquée par la pensée féministe et humaniste, elle est considérée comme l’une des ambassadrices de la poésie à l’étranger.

      

    Pourquoi rien
    pourquoi quelque chose
    pour qui ces arbres

    Et les mots
    pourquoi les assembler
    pourquoi pas

    Les fleurs attendent
    le bouquet

    Et le sexe attend
    le lever de l’aube

    Laisse mon souffle devenir
    le verbe de l’attente […]

      

    Extrait de Jardin des Vertiges

     

    Ce que pense le monde
    la pierre le sait
    mais se tait

     

    La pierre n’est jamais la même
    mais pour qui regarde de près
    reconnaît que c’est la même

     

    Ses formes se devinent mieux
    quand nous l’approchons
    sa texture nous apprend
    un soupçon d’éternité

     

    Extrait de Pierres sauvages

     

    FEMME

      

    Je suis une perpétuelle voyelle dans ce paysage sans limite à la recherche d’une beauté d’un sujet d’une vérité…

     

    Je parle toutes les langues intergalexicales

    je me sens désemparée je ne peux rien dire
    je ne suis pas encore née

     

    je suis le E

     

    voyelle volée
    lettre au féminin
    totalement invisible
    un mince filet
    chuchotement évoqué
    à peine esquissée
    je pense que ma vie est loin d’ici
    mais où et quand

     

    Extrait de A 2000 années-lumière d’ici 

     


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  • Rina Lasnier (1910-1997)

    Membre fondatrice de l’Académie canadienne-française, Rina Lasnier fait partie des quatre grands poètes qui ont marqué la poésie moderne québécoise, aux côtés d'Anne Hébert, d'Alain Grandbois et d'Hector de Saint-Denys Garneau. Plusieurs de ses poèmes ont été traduits en anglais, en espagnol, en italien, en hongrois, en polonais et en russe, d’autres ont été mis en musique. Ses pièces ont été jouées sur les scènes du Québec, du Canada et de la France. Elle a aussi écrit des centaines d’articles qui ont été publiés dans des journaux et des revues. En 1975 et en 1986, sa candidature a été proposée pour le prix Nobel de littérature, et elle a remporté plusieurs prix prestigieux tout au long de sa carrière.

     

    Toute sa vie a été consacrée à la quête d’une spiritualité poétique et incarnée. Elle était claire quant à sa posture :

     

    "Je ne suis pas théologienne… Je lis donc plutôt des ouvrages de spiritualité. Mes voies vont plutôt vers la contemplation que vers la science. J’aime mieux entrevoir Dieu dans Sa Parole que de décortiquer les hypothèses, souvent douteuses, des exégètes."

     

    On lui reprochera parfois son recours à des personnages bibliques dans certains recueils mais jamais elle ne renoncera à rompre ce lien qui unit le poète au monde : l’Amour.

     

      

    Il y aura toujours la table
    L’enfant accoudé à son silence
    Les yeux ouverts en étoiles
    Et qui brûlent tout par délivrance.

    Il y aura toujours la nuit
    La douleur tranquille des étoiles
    Le bleu qui brûle tant de nuit
    Le bleu qui remue tant de sable.

    Il y aura toujours l’enfance
    Qui choisit le feu par innocence
    Le bleu de l’eau par attirance
    Le débris des mots par impuissance.

     

    *****

     

    J'avais un grand arbre vert,

    Où nichait mon enfance ailée ,
    Un arbre grand troué de lumière
    Qui remplissait le haut de mon âme.

    J'avais de douces feuilles vertes
    Où chantait mon enfance triste,
    Des branches vertes et sonores
    Qui répétaient les chagrins de mon âme.

    J'avais mille feuilles vertes
    Où palpitait l'élan de mon enfance,
    Des feuilles lisses et captives
    Comme les oiseaux de mon âme.

    J'avais un grand arbre vert
    Où se dénouait la fleur de mon enfance,
    Pour quel printemps, pour quelle abeille ?
    Pour quelle joie, pour quelle souffrance ?

    *****

     

    Laisse le nénuphar au lac, laisse le poète à sa solitude ;
    le nénuphar n’a pas dédaigné le pré ou le jardin, le poète n’a pas choisi de chanter ;
    même s’ils baignent dans l’eau pure de la beauté, ils restent mêlés à la boue de la terre par leurs racines.
    Une goutte d’eau… quand on a soif du lac entier… un poème… quand on poursuit la beauté absolue…
    Laisse le nénuphar à la coupe changeante du lac, laisse le poète à la coupe sans bords du rêve…

     

    *****

     

    Laisse l’étoile lointaine dans la soie de son écrin,
    laisse la neige au chemin lisse, au toit recueilli,
    laisse l’amour au fond de ton cœur intraduisible.

    Si tu dérobais l’étoile, elle brûlerait ta main,
    si tu cueillais la neige, elle s’enfuirait entre tes doigts,
    si tu parlais d’amour, tes paroles te trahiraient.

     

    Ces choses-là se contemplent, mais ne se possèdent pas… 

     


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  • Psappha charme les sirènes (Renée Vivien)

     

    Celle qui incarna ma destinée, celle qui, la première, me révéla à moi-même, me prit par la main. Elle me prit par la main et me mena vers la grotte où les chants de Pssapha charment les Sirènes.

     Ainsi qu’autrefois la Déesse s’ensevelit au fond du Venusberg et y régna malgré les siècles différents et l’univers changé, ainsi les Musiciennes se réfugient dans une grotte de la Méditerranée. Les bleues stalactites y scintillent lointainement ainsi que de froides étoiles. La mer murmure autour des roches, dont la chevelure d’algues vertes est gemmée d’anémones. Un peu d’écume se brise contre les parois plus polies que le marbre.

    « Viens me dit la vierge qui incarna mon destin. Mais souviens-toi que celles qui entrent dans cette grotte ne s’en retournent jamais parmi la foule des vivants. Comme elles, tu subiras éternellement le sortilège du passé. Les vagues assourdiront pour toi les lointains beuglements de la multitude. L’ombre glauque du soir te fera mépriser la lumière du jour. Tu seras étrangère à la race des hommes. Leurs joies te seront inconnues, leurs blâmes te seront indifférents. Tu seras autre, jusqu’à la fin de ton existence humaine. Tu seras plus morte que les rayonnants fantômes qui t’entoureront, et qui gardent la survivance confuse des illustres. Psappha t’offrira la fleur des grâces. Éranna te parlera d’Agatharchis et de Myrô. Nossis tressera pour toi ses iris mauves. Télésilla te vantera la valeur des héroïnes.  Anyta évoquera dans ses strophes pastorales la fraîcheur des fontaines et l’ombre des vergers. Moïro t’inquiétera par l’énigme de son regard byzantin.  Le passé, plus vivant et plus sonore que le Présent, te retiendra dans ses filets argentés.  Tu seras la captive du songe et des harmonies disparues.  Mais tu respireras les violettes de Pssapha et les crocus d’Éranna de Télos. Tu contempleras les blancs péplos des vierges qui s’inclinent en cueillant les coquillages aussi délicatement mystérieux que les sexes entrou-verts. Parfois, assises sur une roche, elles écoutent l’âme marine des conques. Vers le soir, les Kitharèdes leur chantent les chants de leur pays. Viens ! »

    Et j’entendis un accord pareil à la brise du couchant qui soupire à travers les pins nocturnes…

    Mon étrange compagne me prit par la main, et je la suivis dans la grotte où Pssapha charme les Sirènes.

     

    (Extrait de la Dame à la louve)

     

     

    Renée Vivien met ici en scène Sapho (Sapphô ou Pssapha, poétesse grecque née vers 612 avant Jésus-Christ  près de Mytilène, dans l'île de Lesbos) entourée de quelques poétesses qu'elle a célébrées dans Les Khitharèdes (1904).  


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  • Ilse Aichinger

    Ilse Aichinger est une romancière et poétesse née à Vienne en Autriche le 1er novembre 1921 et morte le 11 novembre 2016 dans la même ville.  

     

    Je ne vous écris pas de lettres,
    mais il me serait facile de mourir avec vous.
    Doucement, nous nous laisserions glisser
    le long des lunes, une première halte
    auprès des cœurs de laine, puis
    une autre parmi les loups, les framboisiers
    et ce feu que rien n’apaise ; à la troisième,
    j’aurais traversé les fines mousses
    des nuages raréfiés,
    passé sans effort le pauvre fourmillement
    des étoiles, pour arriver
    dans votre ciel, tout près de vous. 

     

    Dessin : Louis Buisseret

     


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  • Aliette Audra (1897-1962)

    Edmond Jaloux louait Aliette Audra d'avoir su donner "un style éternel aux choses de la vie visible et invisible qui n'en posséderaient pas sans elle". Peut-être est-ce cette disposition d'âme qui explique sa prédilection pour les Sonnets from the Portuguese d'Élisabeth Barrett Browning qu'elle a traduits en français.

    Les poèmes d'Aliette Audra surprennent par la diversité de leur inspiration. Il suffit d'une ombre, d'une image, d'un souvenir pour qu'elle se confie avec ardeur au gré de sa fantaisie. Jusqu'au moment où son extrême réserve la pousse à livrer uniquement la quintessence des choses ou à les enrober de vocables flous et allusifs. Elle apparaît alors enveloppée de brumes, un rien farouche et lointaine. Transcrivant des songes où tombent des pétales de roses et des plumes de cygnes, cette princesse sortie d'un conte d'Andersen ne ressemble pas à celles de Perrault. C'est parce que sa poésie a fréquemment le son du jamais dit en France, qu'on lui pardonne d'être inégale et parfois trop précieuse.

     

    EN BOIS DE BOULEAU

     

    Le Prince de Suède m'a donné un oiseau

    Plus petit que ma main et en bois de bouleau.

    Il chante si je veille il se tait si je dors.

    Couleur de colza mûr plutôt que bouton d'or.

     

    Avec son long dos lisse et du blanc sur sa tête

    Qu'il a pris au nuage en volant, à la crête

    Des monts les plus aigus, je l'aime quand il chante,

    Mais parfois il est triste et alors il m'enchante : 

     

    Il réserve sa voix comme un souffle sur l'eau

    Se retient d'avancer, la mienne va si haut

    Qu'elle joindra peut-être au large de la Suède

    En vibrant sur l'or blond de ce plumage tiède

    La tristesse d'un prince encerclé de roseaux,

    Qui ne viendra jamais qu'à travers son oiseau.

     

    UNSAID

     

    Les mots qu'on ne peut jamais dire

    Se promènent dans l'air du temps,

    Ils ont chaud, ils ont froid ou pire

    Ils ont peur d'un nouveau printemps.

     

    Les mots qu'il faudra toujours taire

    S'ils devenaient des grains de blé

    On s'agenouillerait par terre,

    Pour bénir les sillons comblés.

     

    O tenez-vous bien à distance

    Des mots qui seraient éclatants

    Si vous leur donniez la licence

    De tout brûler en existant.

     

    Les mots qui resteront silence

    Contenaient les plus beaux instants.

     

    LE CYGNE ET LA ROSE

     

    Je vous avais fait signe avec la rose,

    Rouge, pour vous fleurie à fleur de cœur.

    Mais le grand silence étant de rigueur

    Et tout juste avant que la nuit soit close

     

    Vous m'avez fait, vous, signe avec le cygne

    Que vous regards nonchalamment désignent,

     

    Dont blanche était l'ombre au loin sur les eaux.

    Mon geste fut celui de l'amitié

    Qui tremble toujours que vous en doutiez.

    Et le vôtre, imprécis comme l'oiseau

     

    Qu'efface la brume disait : "Adieu"

    Sans le dire et sans indiquer le lieu

    D'aucun revoir. Que faire des pétales

    D'une rose par vous abandonnée ?

    Elle reste là entre nous, donnée

    Mais inutile, et l'oiseau, une pâle

    Disparition.

     

    O si quelque chose

    Pouvait faire effeuiller la rouge rose

     

    À vos doigts négligents, ce serait signe

    Que vous plaît son doux velours végétal...

    Je ne sentirai plus même où j'ai mal

    Et loin je m'en irais, avec le cygne.

     

    Peinture : Daniel Ridgway Knight  


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