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    Née en 1953, Amina Saïd est une auteure tunisienne francophone. 

     

    Sentiers de lumière (extraits)

     

    J'ai dormi trois siècles sur un lit de rochers

     

    j’ai vu des choses oubliées des hommes

     

    j’ai mesuré la distance qui sépare le ciel de la terre

     

    j’ai lu les lignes de la main j’ai rendu les oracles

     

    une voix qui n’était pas la mienne a parlé par ma bouche

     

    j’ai disparu dans une ville elle-même disparue

     

    des cavaliers en armes ont envahi nos plaines

     

    nous sommes restés dans l’attente d’autres barbares

     

    la mer s’est retirée des portes de ma ville

     

    je me suis concilié les fleuves de la terre

     

    j’ai orné le jour du tatouage de mes rêves

     

    mon visage a vu mon autre visage

     

    je n’ai pas entendu la voix qui m’appelait

     

    la main qui me cherchait ne m’a pas trouvée

     

    je suis née plusieurs fois de chaque étoile

     

    je suis morte autant de fois du soleil des jours

     

    j’ai pris très tôt des bateaux pour nulle part

     

    j’ai demandé une chambre dans la patrie des autres

     

    je n’avais rien accompli avant nos adieux

     

    j’ai habité le couchant le levant et l’espace du vent

     

    j’étais cette étrangère qu’accompagnait le soir

     

    deux fois étrangère entre nord et sud

     

    j’ai gravé des oiseaux tristes sur des pierres grises

     

    j’ai dessiné ces pierres et les ai habitées

     

    j’ai construit des radeaux où il n’y avait pas d’océans

     

    j’ai dressé des tentes où n’étaient nuls déserts

     

    des caravanes m’ont conduite vers un rêve d’orient

     

    mes calligraphies ont voyagé sur le dos des nuages

     

    je me suis souvenue de la neige des amandiers

     

    j’ai suivi la route aérienne des oiseaux

     

    jusqu’au mont de la lune aux duvets des naissances

     

    j’ai appris et oublié toutes les langues de la terre

     

    j’ai fait un grand feu de toutes les patries

     

    j’ai bu quelques soirs au flacon de l’oubli

     

    j’ai cherché mon étoile dans le lit des étoiles

     

    j’ai gardé ton amour au creux de ma paume

     

    j’ai tissé un tapis avec la laine du souvenir

     

    j’ai déplié le monde sous l’arche des commencements

     

    j’ai pansé les plaies du crépuscule

     

    j’ai mis en gerbes mes saisons pour les ouvrir à la vie

     

    j’ai compté les arbres qui me séparent de toi

     

    nous étions deux sur cette terre nous voilà seuls

     

    j’ai serré une ceinture de mots autour de ma taille

     

    j’ai recouvert d’un linceul l’illusion des miroirs

     

    j’ai cultivé le silence comme une plante rare

     

    lueur après lueur j’ai déchiffré la nuit

     

    la mort un temps m’a courtisée

     

    . . .

     

    j’ai fait mes premiers pas dans le limon des fleuves

     

    on m’a ensablée vive sous un amas de dunes

     

    on a obstrué la caverne — que mon sommeil s’éternise

     

    on a exilé mon corps à l’intérieur de mon corps

     

    on a effacé mon nom de tous les registres

     

    jusqu’aux épousailles des deux rives

     

    j’ai porté en moi le vide comme la bouche d’un noyé

     

    décembre a disparu derrière l’horizon

     

    j’ai appelé — seul le silence était attentif

     

    j’ai vu les siècles s’égarer jusqu’à nous

     

    le grenadier refleurissait entre les stèles

     

    ma ville changeait de maîtres comme de parure

     

    ma terre : un nuage en marge du levant

     

    pourquoi chercher un lieu quand nous sommes le lieu

     

    mon ombre a gravi un long chemin jusqu’à moi

     

    un jour je suis entrée dans la maison de la langue

     

    j’ai niché deux oiseaux à la place de cœur

     

    j’ai traversé le miroir du poème et il m’a traversée

     

    je me suis fiée à l’éclair de la parole

     

    j’ai déposé un amour insoumis dans le printemps des arbres

     

    et délivré mes mains pour que s’envolent les colombes.  

     


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  • Vera Feyder

    Vera Feyder

    Née en 1939, Vera Feyder est comédienne, dramaturge, poète, nouvelliste et romancière. Elle est la fille d'un poète juif galicien et d'une mère liégeoise d'origine slave. Si le destin du père, mort à Auschwitz, hante Pays de l'absence (1970), l'essentiel de son œuvre poétique - une quinzaine de recueils - repris dans Le fond de l'être est froid (1995, primé par la SGDL) est dédié "aux captifs, aux déracinés, aux torturés - hommes et bêtes". De hauts cris, et le doute qui ronge tout, la haine, la colère, un "éternel effroi", la quête d'une écriture qui nous protègerait comme une innocence. 

     

    Journal de la pitié perdue (extrait)

    Je n'ai qu'un regret : jamais je ne pourrai parler, comme on a tous la tentation de le faire, du jardin de mon père. Il n'y a pas de lilas autour de mon père. Dans son jardin, ne fleurissaient que d'effroyables membres, bouches absentes, regards perforés. Aujourd'hui encore la terre, et pour toujours, y a perdu ses odeurs. Même les vents l'évitent. Pas eux seulement. Plus jamais dans son enclos le sol n'aura de brèches : on y a terrassé tous les arbres humains. Des bras, s'il en restait, n'étreindraient plus personne. On n'avait pas tué la fleur, mais dissous le nectar, mais cravaché le fruit, mais lapidé les branches, mais torturé les troncs : on n'y voyait plus l'âme. L'horizon refusait d'être espace, les planètes témoins, les hommes concernés… On disait : c'est la guerre, comme on mange une glace avec les dents, en la trouvant un peu froide. On se rassurait vite par sa propre chaleur. La peur cravachait le monde : il lui obéissait.

     

    (Pays de l'absence

     

    Matin dans les jardins

     

    Matin dans les jardins

    au premier jour d'été.

    Retour à la simplcité

    de dire avant la lettre

    ce qui ne peut s'écrire

    comme un tour magicien

    resté inexpliqué.

     

    Vivre de cette paix suspendue

    à l'ombre bleue des feuilles cadencées,

    dans la confidence des oiseaux,

    sur le vert dru d'un gazon monacal,

    le poème infini de ces hiéroglyphes ailés,

    trillant et volant de leur propre voix

    l'aubade a cappella

    dans la manécanterie des chœurs glorieux,

    cependant que d'ailleurs et partout,

    la guerre tonitruante

    bat de tous ses clairons les rappels,

    ne laissant en campagne

    que sillons de chair vive ensemencés

    de fers impersonnels.  

     

    Ainsi va, dit-on, communément, le monde,

    de sacres en massacres infondés,

    entre rage d'Avoir

    et patience d'Être,

    quelquefois,

    dans le bleu matinal des sources d'air,

     

    un tant soit

    peu

    réinstauré

    à la hauteur du chant premier-né

    de l'âme volatile

    en son humain avènement.

     

    (Inédit, 1998)


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  • Louisa Siefert

     

    Louisa Siefert est née à Lyon le 1er avril 1845 et morte à Pau le 21 octobre 1877. Issue d’une famille protestante établie à Lyon, elle reçoit une éducation religieuse. Son père était originaire de Prusse et sa mère du canton de Thurgovie en Suisse. Son premier recueil de poèmes, « Rayons perdus », paru en 1868, connaît un grand succès. En 1870, Rimbaud s’en procure la quatrième édition et en parle ainsi dans une lettre à Georges Izambard : « … j’ai là une pièce très émue et fort belle [...]. C’est aussi beau que les plaintes d’Antigone dans Sophocle. »

    En 1863, elle fait la connaissance de Charles Asselineau, ami de Baudelaire, et entre grâce à lui en relation avec de nombreux écrivains dont Victor Hugo, Edgar Quinet, Émile Deschamps, Théodore de Banville, Leconte de Lisle, Sainte-Beuve, Michelet. Elle se lie également avec le peintre Paul Chenavard. C. Asselineau adresse le premier recueil de Louisa Siefert à Victor Hugo, qui lui envoie en retour une photographie dédicacée ainsi : « À Mademoiselle Louisa Siefert après avoir lu ses charmants vers ». Elle se sent autorisée à lui dédier son « Année républicaine ». C. Asselineau meurt en 1874, léguant toutes ses archives à Louisa, qui ne lui survivra que quelques années. Elle meurt de la tuberculose à l’âge de trente-deux ans et son œuvre sera malheureusement vite oubliée.

    Louisa Siefert est l’arrière grande-tante du chanteur Renaud.

     

    Tous les rires d'enfant

      

    Tous les rires d’enfant ont les mêmes dents blanches ;
    Comme les rossignols dans les plus hautes branches,
    Les moineaux dans les trous du mur,
    Au rebord des longs toits comme les hirondelles,
    Leur céleste gaîté s’envole à tire-d’ailes
    Avec un son serein et pur.

     

    Nul n’est favorisé dans l’immense partage :
    Richesse et pauvreté n’y font pas davantage ;
    Le rire, ce grand niveleur,
    Sur tous les fronts répand la joie égalitaire.
    Et c’est comme un écho qui fait vibrer la terre,
    Et viendrait d’un monde meilleur.
    Innocence, clarté ! leur âme est une aurore
    Que la vie en passant n’a pas troublée encore
    Dans son épanouissement ;
    Et, doux chanteurs des nids plus étroits ou plus frêles,
    Les plus humbles, avec leurs petites voix grêles,
    Ont le plus frais gazouillement.

     

    Ainsi plus tard, aux jours que l’épreuve dévore,
    On trouve des vieillards dont la lèvre incolore
    Recèle un sourire ingénu.
    Leurs tranquilles regards sont remplis de lumière :
    On dirait un reflet de leur aube première,
    Un rayon d’avril revenu !

     

    On sent en leur parole une indulgence exquise,
    Et la suavité de la paix reconquise
    Ennoblit leur sainte candeur.
    Enfant pur, aïeul blanc, devant eux on s’incline ;
    Qui les voit, fleur naïve ou tremblante ruine,
    Révère la même splendeur.

     

    Car la vieillesse touche au ciel comme l’enfance :
    L’une y retourne et l’autre en vient. La morne offense
    Des ans et du malheur s’enfuit.

     

    Le coucher du soleil à son lever ressemble,
    Et, diamants tous deux, souvent roulent ensemble
    Les pleurs de l’aube et de la nuit.

     

    (Recueil : Les Stoïques)

     

     

    Peinture : Abbott Handerson Thayer

     


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  • Lettres à un inconnu : Extrait 8

     Je n'ai rien su prendre, rien gagner à la vie. J'ai su croire et rêver. Ma vie est la négation de tout ce qui fait la convoitise des gens. Je n'ai pas d'argent, pas de famille, aucune position, mes amis sont pauvres. Mais ma vie est belle, si riche en rêves, en choses senties et comprises.

    J'aime la vie follement, avec tout ce qu'elle donne, avec ses peines et ses joies, avec toute sa banalité et sa grandeur, avec toute la beauté de ses formes extérieures, mais je sens et je crois que derrière cette vie existe encore une autre vie qui pour moi est encore plus séduisante, une vie mystérieuse et éternelle.

     

    Marianne Werefkin

    Lettres à un inconnu 

    Peinture de l'auteure

     


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